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24 novembre 2011
Entrevue avec Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque

« Pourquoi avons-nous oublié de si belles parties de nous-mêmes? »

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C’est cette question tragique que se posent Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque dans l’introduction de Elles ont fait l’Amérique, ouvrage qui retrace le parcours exceptionnel d’une quinzaine de femmes qui ne se retrouvent pas dans nos livres d’Histoire. En conférence au festival Memoria, ils tenteront de nous donner une réponse.

Les autorités ecclésiastiques, explique Serge Bouchard, qui sont les auteures de notre histoire nationale, ont volontairement caché le fait que les Canadiens étaient des métis issus d’Amérindiens et de Français. En même temps, les Canadiens sont des descendants de Français robustes, mais qui n’étaient rien en France, qui n’avaient ni terre, ni statut. Et l’on a transporté ici, cette tradition européenne de mépris des manants, des paysans qu’on considérait comme des riens du tout.

Pourquoi on les a cachés? Parce qu’on voulait cacher notre ensauvagement. Aujourd’hui, dire que ces riens du tout, ces métis ont fait l’Amérique, c’est une révolution dans la perspective de notre Histoire.

Quelle Histoire avez-vous alors apprise à l’école?

Moi qui ait aujourd’hui 64 ans, raconte Serge Bouchard, quand on était sur les bancs d’école, on nous rentrait à coup de marteaux dans le cerveau que nos ancêtres étaient français et que mes racines étaient franco-françaises, plus pures que les Français de France parce que j’étais un Français non pollué par la révolution et la modernité. On ne nous a jamais parlé des Amérindiens. On ne nous a jamais parlé des Irlandais, des Allemands, des Noirs…

Moi, je suis moins âgée que ça, ajoute avec humour Marie-Christine Lévesque, mais sur les bancs de ma petite école, quand on parlait des femmes, c’était toujours des religieuses avec des cornettes. Toutes les femmes étaient en odeur de sainteté. En ce qui concerne les femmes, c’était évidemment des femmes au foyer. Les hommes travaillaient fort et les femmes faisaient 14 enfants. On n’avait pas une vision d’une femme qui pouvait partir, qui pouvait explorer, faire la guerre et courir les bois avec son mari. Pour moi, une femme de Nouvelle-France était une femme qui faisait des enfants. Alors que dans notre livre on voit qu’il y a des femmes qui étaient courageuses, qui étaient fortes et qui ont arpenté et occupé le terrain.

On s’explique mieux pour des personnages qui n’écrivaient pas et qui n’ont pas été connues et reconnues de leur temps qu’elles ne soient pas passées à l’Histoire. Mais c’est plus difficile à comprendre pour des femmes plus contemporaines, connues à leur époque et qui faisaient l’objet d’articles dans les journaux comme Albani, Mina Hubbard ou Joséphine Barry qui a été une des premières journalistes féminines.

Pour Mina Hubbard, commente Marie-Christine Lévesque, parce qu’elle est de l’Ontario et qu’elle est mariée à un Américain, elle n’a aucune part dans notre histoire bien qu’elle ait cartographié le Labrador. Elle fait pourtant partie de notre identité, on devrait la connaître. Mais les deux solitudes font que dans les années 60, 70, jamais on aurait montré aux enfants les exploits d’un anglophone au Canada.

Les anglophones, ironise Serge Bouchard, ça n’existe pas au Canada français et l’inverse est aussi vrai. Dans l’histoire nationale du Canada anglais, il n’y a pas un Canadien français qui survit : ce n’est qu’une bande de joyeux lurons alcooliques qui croquent toutes les hosties du monde et qui sont sans éducation, analphabètes. Notre livre renvoie à toutes ces grandes fractures de notre identité et ce premier tome rappelle que l’Amérique, c’est aussi multiculturel et féminin.

Qu’en est-il de l’oubli de Joséphine Barry?

C’est l’oubli qui me déconcerte le plus, exprime Marie-Christine Lévesque, parce qu’elle est plus moderne. J’ai étudié en littérature et je n’ai jamais entendu parler d’elle. Même les lettrés ne la connaissent pas ou peu. C’est pourtant une femme extraordinaire qui devrait faire l’objet d’un film ou d’une série télé. C’est une femme d’avant-garde. Cet oubli est totalement mystérieux.

Lors de la conférence du 29 novembre, Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque nous donneront plus de détails sur ces femmes d’exceptions qui ont fait l’Amérique. Ils nous parleront aussi d’Henriette Dessaulles qui ne fait pas partie de ce premier tome des Remarquables oubliés, qui en comptera quatre au total, mais qui est une figure marquante de l’Histoire du Québec et de Saint-Hyacinthe. Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque seront en conférence le mardi 29 novembre, à 19 h, à la Bibliothèque Sainte-Rosalie. Réservation et abonnement à la médiathèque requis.

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