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08 décembre 2011
Sous béton

Littérature des hauteurs

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Karoline Georges a un immense talent pour créer chez son lecteur un malaise permanent et soutenu. Pas de complaisance, pas de facilité chez madame Georges et l’on est dans sa dernière oeuvre, Sous béton, comme dans les précédentes, aussi confortable que dans un chandail de laine de verre. Pourtant, on lit jusqu’au bout.

Il y a, en art visuel, des oeuvres jolies et charmantes, voire inspirantes, que l’on peut accrocher dans son salon sans choquer ses invités, ni traumatiser ses enfants. Puis, il y a les autres, celles qu’on étudie à l’université et que l’on voit dans les musées. Fondatrices, bouleversantes, trop violentes, trop dures, trop torturées pour être commentées dans un 5 à 7.

Évidemment, Sous béton fait partie de cette deuxième catégorie. Ce n’est pas un livre à parcourir douillettement dans son lit, avant de s’endormir en espérant qu’il nous aidera à faire de jolis rêves. Roman d’anticipation, roman poétique ou de science-fiction, ou bien seulement roman psychologique? On a bien de la difficulté à répondre. En tout cas, c’est un récit perturbant, déstructurant, cela est au moins certain.

La dérive de l’immobilité

Sous béton débute avec « le père », « la mère » et « l’enfant » qui n’a pas de nom, mais un numéro d’identification. Ces trois personnages, les seuls de tout le roman, vivent à l’étage 5969 de « l’Édifice » et n’en sortiront jamais. L’enfant est cantonné à son lit, la plupart du temps, ou à une petite place devant « l’écran ».

Karoline Georges n’est pas une fervente des romans d’action, elle étudie plutôt le déplacement des corps dans l’inertie. L’auteure dit s’intéresser aux concepts et au processus de transformation et de sublimation, aux manifestations virtuelles et aux devenirs possibles, à la complexification de l’Univers, au déploiement de la conscience à travers le dédale technologique et à l’accumulation des savoirs. C’est évidemment ambitieux jusqu’à vertigineux et, excusez-nous si l’on se répète, on voit là que Karoline Georges n’a pas comme première ambition d’être accessible. L’intrigue se déroulera pratiquement toujours dans un minuscule appartement. Là, le père et la mère, infanticides, maltraiteront l’enfant pour assouvir leurs frustrations, leur mal de vivre aggravé par la consommation d’ « abrutissant ». Enlevez le décor futuriste et placez l’intrigue dans un appartement sordide, d’un immeuble sordide, sur une rue sordide de n’importe quelle ville et vous avez un drame familial ordinaire : « Parfois il m’observait avec une telle charge de haine qu’un point glacé se formait au cerveau ».

Le regard de l’enfant

Le regard d’une enfant qui ne peut s’empêcher de se questionner sur ses géniteurs n’a rien de futuriste et est tout à fait réaliste : « Les derniers temps, je posais un oeil sur le père, l’autre sur la mère. Malgré leur infection de l’humeur, le père et la mère ne remettaient rien en question. Jamais. Il suffisait d’observer pour bien constater la définition exacte de leur présence, de leur intention à persister à faire. »

Malgré le vocabulaire un peu décalé, cette description irait aussi bien dans la tête d’enfants des années 50 que des années 3000. Toutefois, les mots pour décrire une souffrance indicible, toujours contenu, sont justes. Les phrases bien ciselées donnent de la profondeur à tout ce tragique qui nous conduit à une réflexion philosophique de l’enfant sur la destinée de l’humanité. « Mais il faut dormir et manger. D’où l’obligation du béton et de la production d’oligonutrition. Il faut également apprendre, pour faire ensuite. Car qu’est-ce que l’existence sinon ce processus d’action-réaction, ce mouvement continu du corps et des idées dans l’espace-temps, aussi réduit soit-il? Mais encore faut-il savoir faire, me répétait-on depuis le début, d’où la pertinence de l’éducation. » Ce que nous propose Karoline Georges, c’est de sublimer notre réalité en la transposant au 5969e étage pour comprendre que notre condition restera toujours la même. Précaire. Était-il nécessaire de monter si haut? <*C>Sous béton Karoline Georges, Alto, 2011, 170 p.<$>

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