Plaidoyer pour la suite de ce monde | Le Courrier
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Plaidoyer pour la suite de ce monde
13 mars 2014

Plaidoyer pour la suite de ce monde

Sœur Berthe Champagne s'adressant aux visiteurs, au tombeau de la fondatrice de la communauté, Élisabeth Bergeron, dont on aperçoit le portrait au mur, derrière sœur Berthe.
Journée portes ouvertes

Combien de jours, d’heures, de minutes avant la grande déchirure? Les dodos ne se comptent pas avec bonheur ces jours-ci, chez les sœurs de Saint-Joseph de Saint-Hyacinthe. Ils se calculent à coups d’angoisse qui monte.

Des vagues d’une peine indicible qui s’installe dans les esprits ou, dans les bons jours, des moments de résilience où chacune tente de se raisonner en se disant que c’est la volonté de Dieu.Les signes ne mentent pas. Des visites de leur future résidence, Les Jardins d’Aurélie, s’organisent. Des journées « portes ouvertes » se déroulent à la maison-mère, rappelant l’ouverture des religieuses envers la communauté maskoutaine, en même temps que la fermeture prochaine du musée qu’elles avaient mis sur pied afin que leurs concitoyens et concitoyennes s’intéressent à leur histoire.Aujourd’hui, après avoir inventorié leur patrimoine, après avoir trié, rassemblé, évalué, sauvegardé… elles ne sont même pas certaines qu’il sera protégé et si oui, elles sont encore moins certaines que ce sera dans la région. Pourtant, la richesse d’une société, d’une ville ou d’une région résulte du passé qui l’a forgée. Une région se distingue et se démarque si ses bases sont solides. Que vaut le présent s’il rase tout sur son passage? S’il fait fi de ce qui a été? De ce qui l’a moulé?

Journée portes ouvertes

Je regarde les sœurs déambuler dans les corridors de la maison-mère (bientôt chose du passé), je les vois accueillir les visiteurs avec toute la générosité dont elles sont capables, et je suis triste.

Je sais qu’au fond d’elles se cache une grande peine. Une douleur qu’il faudra reconnaître, apprivoiser et « si Dieu le veut », accepter.« On n’aurait jamais pensé ne pas mourir ici », me dit l’une d’elles qui voit bien que je compatis, en silence. C’est plus fort que moi… On a mis au rencart les communautés religieuses depuis quelques décennies. On les a toutes mises dans le même paquet. Celui des causes perdues et des lendemains qui déchantent à cause d’histoires d’abus et de dérives qui ont été prouvées, oui, mais qui ont, au passage, condamné à l’oubli des centaines et des centaines de personnes dévouées et empathiques, que l'on n’adhère ou pas au fondement religieux de leur dévotion. Moi, j’ai le goût et le désir de demeurer fidèle à ces femmes de cœur qui, à une certaine époque, ont dit oui, sans réserve, et sans complexe.Pourquoi? Je me pose la question depuis le début de cette série de chroniques, mais je ne trouve pas une réponse qui expliquerait tout, qui justifierait à elle seule mon propre dévouement envers elles. Je me souviens qu’à l’âge de 17 ans, j’ai voulu vivre une expérience de coopération internationale en Haïti et que, sans le sou, je m’étais tournée vers les communautés religieuses de la région de Québec pour amasser la somme nécessaire afin de vivre cette aventure. Elles avaient dit oui, rapidement, et généreusement. Je me souviens aussi des sœurs qui dirigeaient ou enseignaient au Couvent de Lévis où j’ai fait mes études secondaires : parfois sévères, parfois érudites et passionnantes ou un peu entreprenante dans le cas de l’une d’entre elles, mais une bonne tape sur la main avait vite fait de refroidir ses ardeurs. C’était une sur combien?Est-ce suffisant pour discréditer des milliers de femmes? Des hôpitaux, des écoles, des centres de bénévolat et tant d’autres institutions ou organismes ont vu le jour grâce aux religieuses. Est-ce qu’on pourrait se souvenir un peu, pour un moment? Est-ce qu’on ne pourrait pas apprécier, tout simplement, pour un temps, leurs œuvres, petites et grandes?Est-ce qu’on pourrait penser à sauvegarder, à notre tour, ce qui reste d’elles, ce qui reste de nous?

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