10 janvier 2019
Forum
Bye bye 1918!
Par: Le Courrier

Après une rencontre des premiers ministres, le nouveau premier ministre québécois, M. Legault, a affirmé qu’il n’était « pas du tout gêné de refuser de l’énergie sale » alors que le Québec « offre de l’énergie propre ». Il n’en fallait pas plus pour déclencher la colère des Albertains qui se plaignent amèrement que M. Legault ne comprend pas l’industrie pétrolière; certains affirment que la « prospérité créée par l’Alberta […] met de la tourtière dans une assiette de Granby ».

À cela, Jean Robert Sansfaçon rétorque : « À entendre les plaintes en provenance des provinces de l’Ouest, ce sont elles qui financeraient les garderies du Québec. Ce qu’on ne veut pas dire, c’est que les Québécois paient surtout beaucoup plus d’impôt et de taxes que les autres Canadiens pour s’offrir ces services. » Malgré des promesses de réduire les émissions de GES (gaz effet de serre), le gouvernement fédéral s’empresse de verser 1,6 milliard de dollars (G$) à l’industrie pétrolière, en plus de 4,5 G$ pour acheter le pipeline TransMountain, un autre 9 G$ pour l’agrandissement de ce pipeline controversé, sans oublier 1,3 G$ en subvention et crédits d’impôt. Mais selon les jérémiades albertaines, ce n’est pas assez!

Certes, depuis la chute des prix du pétrole en 2014, ça va mal en Alberta. En ayant mis tous leurs œufs dans une économie mono-industrielle sujette aux aléas du marché, le déficit du gouvernement provincial atteint des sommets. En plus du chômage, l’Alberta doit assumer des coûts énormes lorsque des compagnies pétrolières sont incapables de remplir leurs promesses.

Le journal de Vancouver The Tyee croit que 250 milliards seraient nécessaires pour réparer les dégâts environnementaux. D’un point de vue strictement économique, le pétrole lourd albertain a un EROEI (energy return on energy invested ou taux de retour énergétique) désastreux; il faut brûler un baril de pétrole pour en produire à peine trois. Par conséquent, ce pétrole est peu compétitif face à d’autres sources de pétrole conventionnel. Pire, il produit des quantités astronomiques de GES. L’Alberta produit 262 millions de tonnes de GES; c’est 62,1 tonnes par habitant, alors qu’au Québec, c’est 9,6 tonnes. Et j’oubliais, les tailings ponds (bassins de décantation) sont un désastre écologique et un héritage empoisonné pour les générations futures ainsi que pour les Premières Nations.

La politique de l’Alberta a tout misé sur un plan d’affaires axé sur l’extraction d’une ressource naturelle de piètre qualité sans valeur ajoutée (sans raffinage). Avec la lutte aux changements climatiques, des accords internationaux comme l’Accord de Paris, l’opinion publique qui prend conscience de la problématique et un niveau de pollution délétère pour la santé, on peut prévoir une diminution de la demande pour les énergies fossiles; diminution qui sera quintuplée par l’arrivée massive des énergies renouvelables.

De nombreux pays (France, Chine, Inde, etc.) ont décidé de bannir les voitures thermiques (essence ou diesel) d’ici quelques années. La Colombie-Britannique, province voisine, projette de bannir les voitures à essence d’ici 2040. À la suite de cette baisse prévisible de la demande, quel est le plan B pour les politiciens de l’Alberta? C’est la question que pose le Globe and Mail. Enfin, pour ajouter une autre couche aux déboires financiers de l’industrie, une nouvelle réglementation exigera de réduire la quantité de soufre dans ce pétrole d’ici 2020.

Dans une campagne publicitaire que certains médias qualifient de trompeuse, on tente de nous faire croire que des acheteurs asiatiques se bousculeront au portillon si on peut construire des pipelines. Pourtant, le dilbit qui voyage présentement dans TransMountain est livré presque exclusivement aux États-Unis. Et le National Observer indique que « l’analyse biaisée de Mme Notley enlève toute crédibilité » à son discours.

Il est plus facile de chercher des boucs émissaires que de faire un examen de conscience objectif des lacunes de la politique albertaine depuis deux générations. En 1918, si les politiciens de l’Alberta avaient eu la même approche pour tenter de vendre cette ressource naturelle de deuxième qualité, sans valeur ajoutée, comme ils le font présentement, cela aurait été une excellente idée. À ce moment-là, cela aurait été avant-gardiste! À cette époque, le moteur à essence alimenté au pétrole était un bon moyen de se débarrasser du cheval et du boghey comme moyen de transport. À ce moment-là, le pétrole était l’énergie de l’avenir. Et surtout, surtout, on ne connaissait pas le rôle que des quantités astronomiques de carbone pouvaient avoir sur le climat.

Ce que la première ministre Notley et le chef de l’opposition, M. Kenney, ne réalisent pas, c’est que nous sommes en 2018; nous vivons au 21e siècle, et non au début du 20e! Avec leur approche passéiste, ont-ils célébré « Bye bye 1918 »?

Gérard Montpetit
Comité des citoyens et citoyennes pour la protection de l’environnement maskoutain

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