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Dans la peau d’un porc-épic

Fabienne Cortes


 

 
Le dépaysement ne vient pas seulement du lieu du récit, quelque part en Afrique, mais bien plus de la nature du narrateur : un porc-épic. Mémoires de porc-épic nous fait pénétrer dans la peau de cet animal à la vision très sensible du genre humain. Alain Mabanckou, auteur originaire du Congo-Brazzaville, nous emporte dans un ailleurs vers lequel on n’avait pas pensé aller.

« Oui j’étais un porc-épic heureux en ce temps-là, et je dresse mes piquants lorsque je l’affirme, ce qui est une manière pour nous de jurer, autrement nous levons aussi la patte droite et l’agitons trois fois de suite... » Le porc-épic, notre narrateur dans Mémoires de porc-épic, raconte à un vieux baobab sous lequel il s’est réfugié comment, à 42 ans, il a fui les hommes qui l’auraient certainement tué et réduit en « boulettes de viande » s’ils avaient pu l’attraper. Ce temps heureux dont il parle, c’est celui d’avant qu’il soit appelé à devenir le double de Kibandi, un humain. Avant cet appel, il vivait donc comme tous les animaux, dans la brousse. Alain Mabanckou parodie avec ce récit une légende populaire africaine selon laquelle chaque être humain possède son double animal.

Un récit entraînant

Comment imaginer s’intéresser à la vie d’un porc-épic? On a parfois du mal à s’intéresser à la vie de personnages appartenant au genre humain. Eh bien on s’y intéresse, parce qu’on se laisse emporter par le récit, on veut savoir comment ce petit animal est arrivé là, sous ce baobab. Quand le porc-épic se retrouve appelé auprès de Kibandi, un humain mauvais, une sorte de diable incarné, le temps de la vie sauvage, de la vie insouciante de la brousse, sera terminé. Notre narrateur deviendra l’esclave d’un homme médiocre rongé par la rancoeur qui l’obligera à tuer tous ceux qu’il n’aura pas osé braver, tous ceux dont il n’aura pas osé se défendre. Kibandi est en fait un pauvre type qui se noie dans l’alcool. Mais comment en est-il arrivé là? C’est ce que nous explique le porc-épic. Kibandi avait un père malfaisant qui lui aussi avait un double, un rat qui tuait (ou mangeait) tous ceux qui gênaient son maître. Kibandi avait aussi une mère, morte dans l’indifférence parce qu’elle était encore considérée comme une étrangère dans son village, même après y avoir vécu des années. Et puis, devenu adulte, Kibandi n’est pas devenu beau et il est resté pauvre. Alors, les gens du village ont continué à le mépriser jusqu’à ce qu’ils en aient peur. Car voilà, on est en Afrique, plus précisément dans une légende africaine, et les hommes peuvent avoir des doubles, « des doubles nuisibles » qui peuvent tuer. Kibandi ne se privera pas d’utiliser ce pouvoir pour tuer la belle jeune fille qui ne voudra pas de lui, un autre pauvre type qui ne voudra pas lui rembourser ce qu’il lui doit, etc. Bien d’autres mourront, une centaine. Imaginez ce qui arriverait si tous les pauvres types frustrés, victimes du mépris, avaient des doubles porc-épic capables de tuer d’un seul jet de piquants?

Un regard sur nous-même

Le double de Kibandi n’a pas seulement des pouvoirs magiques meurtriers, il a aussi une âme et une conscience. Il sait regarder autour de lui. Il analyse ces humains qu’il trouve souvent si ignorants, si inconséquents. Il les prend aussi en pitié, peut même s’y attacher, leur trouver de la beauté. « Je sais à présent que la pensée est quelque chose d’essentiel, c’est elle qui inspire aux hommes le chagrin, la pitié, les remords, voire la méchanceté ou la bonté, et si mon maître balayait ces sentiments d’un revers de main, moi je les éprouvais après chaque mission que j’accomplissais... » Et c’est cela que l’on veut savoir : ce que le porc-épic pense de nous, pourquoi il nous aime malgré tout et pourquoi il finira par ne plus vouloir nous tuer.

Mémoires de porc-épic Alain Mabanckou Éditions du Seuil, 2006, 228 p.

 
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