L'itinérant d'ailleurs
Carte blanche Je reviens d'une marche au centre-ville et je dois dire que j'ai été abordé d'une façon plutôt cavalière. Je montais la côte de l'avenue Saint-Denis et en passant devant le Groupe Investors, j'entendis un individu me crier à tue-tête : « Hei! Capitaine! Chu un itinérant! As-tu de l'argent? »
La voix de stentor provenant de l'autre coté de l'avenue était la propriété d'un type baraqué et pour le moins dépenaillé. À vrai dire, il ne portait pas de guenilles, mais sa manière d'arborer le vêtement laissait deviner un laisser-aller évident. Déboutonné, dézippé, ses bottines n'étaient même pas lacées...
Voyant le peu d'empressement que je mettais à obtempérer à sa requête, il me relança tout de go : « Même pas deux piasses, capitaine? » J'HAÏS me faire appeler capitaine et je déteste avec non moins d'ardeur me faire apostropher à distance. Je posai un regard plus attentif au visage du lascar et force me fut d'admettre que je ne l'avais jamais vu.
« Ciel! C'est un itinérant d'ailleurs! » me suis-je écrié, mais intérieurement, ne voulant pas afficher ma stupeur. J'aurais dû m'en douter puisque les itinérants d'ici sont beaucoup plus polis. En ma qualité de marcheur urbain, je connais assez bien les itinérants d'ici et je sais même à quel endroit certains d'entre eux demeurent.
Bref, pour couper court à cette rencontre inopinée, j'esquissai un sourire convenu à l'étranger et je poursuivis mon chemin jusqu'à la rue Girouard. Sur le coin, m'attendait une dame, la main tendue. « Vous auriez pas 25 cennes pour que j'appelle ma fille pour qu'elle m'apporte mon portefeuille que j'ai oublié à la maison? Hein! Monsieur? »
Voilà une proposition que je trouvais fort convenable et plausible, d'autant plus que le faciès de la bonne dame me disait quelque chose. Ne l'avais-je pas vue, quelques jours plus tôt, rapporter une caisse de douze chez Viand-o-bec?
Je fouillai dans ma poche, mais ne trouvai point de trente sous. Peu importe, qu'à cela ne tienne! Je lui donnai un gros deux piasses rutilant. « Vous appellerez votre fille tant que vous voudrez, chère Maskoutaine, et vous boirez toutes les deux à ma santé! »
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