24 janvier 2019
Forum
Lettre à mon premier ministre
Par: Le Courrier

Monsieur Trudeau, à la suite de votre passage à Saint-Hyacinthe, je me suis prise à imaginer un tête-à-tête avec vous; non pas que je sois atteinte de « Trudeaumanie », mais plutôt parce que mes interrogations citoyennes portent sur des sujets de fond et que je suis restée sur ma faim en écoutant vos réponses, souvent formulées sous forme d’esquives. Alors, ce tête-à-tête imaginaire prend ici une forme épistolaire, décliné sous le thème d’un bilan libéral cousu d’incohérences multiples.

L’incohérence environnementale

Noir sur blanc, votre programme électoral de 2015 mentionnait l’élimination des subventions accordées à la production de combustibles fossiles. Or, dans ce dossier, le plus stupéfiant n’est pas que votre gouvernement ait continué à subventionner l’industrie pétrolière et gazière – 1,6 milliard de dollars en « fonds commerciaux » pour faciliter l’exportation dans ce secteur – bien que ce soit une première promesse reniée par ailleurs.

Le plus stupéfiant demeure que vous ayez eu l’audace, dans un contexte mondial de lutte aux changements climatiques, de nationaliser le pipeline de Trans Mountain à coup de milliards d’argent public, sans consultation aucune auprès des citoyens canadiens. Dans la catégorie « respect d’une promesse électorale », c’est un échec consommé.

Qui plus est, cet acte lourd de sens nous place collectivement sur une trajectoire d’exploitation et d’exportation des hydrocarbures pour plusieurs décennies. Comment simultanément faire croître le secteur pétrolier et gazier de l’Ouest canadien tout en baissant nos GES et en luttant globalement contre les changements climatiques? Expliquez-moi, M. Trudeau. À mon sens, c’est la quadrature du cercle…

L’incohérence envers les Premières Nations

Votre prédécesseur libéral, l’ancien premier ministre Paul Martin, avait conclu en 2006 l’accord de Kelowna – une entente historique et sans précédent avec les Premières Nations – qui prévoyait 5 milliards sur 10 ans pour améliorer leurs conditions de vie. Cet accord mort-né n’a jamais été ravivé sous la gouverne de Stephen Harper.

Quant à vous, M. Trudeau, je vous rappelle deux de vos promesses phares liées aux enjeux autochtones lors de votre campagne de 2015 : vous vouliez « garantir aux communautés autochtones un droit de veto concernant le développement de ressources naturelles dans leurs territoires » et ce n’est pas tout, vous aviez promis d’adopter immédiatement la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Bref, écoute et réconciliation étaient à l’ordre du jour.

Une fois au pouvoir, vous ne vous êtes pas contenté de discrètement mettre au rancart ces promesses électorales; vous en avez trahi l’esprit même. Lancée à la fin 2015, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a démarré avec du plomb dans l’aile dès ses débuts et a accumulé démissions, ratés et critiques tout du long. Et ces jours-ci, M. Trudeau, où s’est volatilisé ce « droit de veto » promis aux communautés autochtones? En lieu et place, c’est la Gendarmerie royale qui attend de pied ferme les manifestants autochtones, comme en font foi les images d’arrestations brutales et musclées de protestataires pacifistes de la nation Wet’suwet’en en Colombie-Britannique.

Je vous rappelle, M. Trudeau, que ces manifestants s’opposent au projet de gazoduc Coastal Gaslink et que leurs manifestations sont des reflets éloquents du manque de pouvoir politique réel et décisionnel des communautés autochtones lorsqu’il est question de développement sur leurs territoires.

L’incohérence envers les producteurs laitiers

Entre l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP), l’Accord économique et commercial global (AECG) conclu entre le Canada et l’Union européenne et l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACÉUM), vous avez mené le monde agricole à encaisser plusieurs chocs, fragilisant le système de gestion de l’offre et, par le fait même, certains secteurs, particulièrement celui des producteurs laitiers.

En effet, si l’on combine les concessions et accès au marché du lait et des produits laitiers de ces trois accords, on en arrive à une ouverture totale concédée de 8,79 % du marché canadien aux producteurs étrangers, que ce soit par exemple sous forme de lait américain ou de fromages européens. Signer des accords à la chaîne dans une perspective de libre-échange et de dérèglementation tous azimuts est une chose, M. Trudeau, ne pas sacrifier un secteur de notre agriculture en est une autre et protéger durablement notre système de gestion de l’offre – sans brèche aucune – s’est révélée mission impossible pour votre gouvernement.

À l’heure actuelle, l’encre des accords a séché, les effets réels de ces mêmes accords prennent forme dans notre marché, mais une chose essentielle ne s’est pourtant pas encore matérialisée : la question des compensations versées aux hommes et aux femmes à la tête de nos fermes laitières. Quels montants recevront-ils? Sous quelles formes? Dans combien de temps? Parle-t-on d’une compensation récurrente et à long terme ou d’un montant forfaitaire? Nul ne le sait jusqu’ici, les consultations lancées par votre gouvernement ont débuté à la fin octobre dernier et pourraient durer des mois. Pendant ce temps, incertitude et stress sont au rendez-vous chez les producteurs laitiers, entraînés malgré eux dans un jeu à somme nulle, dans une course vers le fond où il est bien difficile de voir comment ils pourront tirer leur épingle du jeu.

L’incohérence démocratique

Dans cette fin de tête-à-tête imaginaire, M. Trudeau, laissez-moi vous reposer ma question à propos de l’abandon d’une de vos promesses maîtresses de la campagne électorale de 2015, celle de la réforme de notre mode de scrutin. Vous aviez tonitrué en 2015 que c’était bel et bien la dernière fois où les Canadiens voteraient sous un mode de scrutin uninominal majoritaire à un tour. Vous n’aviez pas à convaincre beaucoup de Canadiens des défauts de notre mode de scrutin; nous les expérimentons depuis longtemps et les élections qui se succèdent se font un devoir de nous les rappeler!

Nous savons que notre manière de voter est loin d’être la meilleure et la plus représentative quand vient le temps de traduire le pourcentage de votes obtenus dans l’urne par un parti politique en sièges concrets à la Chambre des communes. Nous connaissons les écueils de notre mode de scrutin parce qu’au Canada, nous avons déjà été gouvernés par des premiers ministres qui avaient recueilli l’appui d’à peine 4 électeurs sur 10, tout en faisant main basse sur la majorité des sièges à la Chambre des communes. Nous savons aussi qu’un remède politique tout simple existe à ce vice de démocratie : l’instauration d’un mode de scrutin proportionnel.

Vendredi soir passé, lorsque je vous ai demandé pourquoi vous aviez changé votre fusil d’épaule sur la question de la réforme du mode de scrutin, vous m’avez répondu que finalement, ce n’était pas une bonne idée, que ce n’était pas une bonne chose pour les Canadiens, en citant l’absence de consensus politique. Or, dans les trois dossiers évoqués ci-haut, soit l’achat du pipeline Trans Mountain, la question autochtone et les négociations d’accord de libre-échange, depuis quand, M. Trudeau, gouvernez-vous à l’aune du consensus politique?

Et une dernière chose, M. Trudeau : comment une réforme du mode de scrutin faisant en sorte que le vote démocratiquement exprimé dans l’urne par l’ensemble des Canadiens exerçant leur droit de vote soit le plus fidèlement traduit en nombre de sièges est une mauvaise chose pour nous, citoyens? Je ne capte toujours pas. Je dois être « dure de comprenure » comme dirait ma grand-mère…

Marijo Demers, Saint-Hyacinthe

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