14 février 2019
Après 54 ans de carrière, la retraite a sonné pour Raymond Saint-Pierre
L’homme qui nous a fait voir le monde à travers ses lunettes rondes
Par: Maxime Prévost Durand

Raymond Saint-Pierre a travaillé plus de 40 ans pour Radio-Canada. Pas mal pour quelqu’un qui avait simplement été invité à faire un « essai » à la télévision. Photo gracieuseté Radio-Canada

Au cours de sa carrière longue de 54 ans, le Maskoutain a couvert plusieurs grands événements qui ont secoué la planète tout entière. Ici, on le voit devant le Bataclan, à Paris, dans les jours qui ont suivi l’attentat meurtrier de 2015. Photo gracieuseté Raymond Saint-Pierre

Natif de Saint-Hyacinthe, le journaliste Raymond Saint-Pierre a vécu certains des plus grands moments de l’histoire moderne, le plus mémorable étant à ses yeux celui de la chute du mur de Berlin, à laquelle il a assisté en direct. Le Maskoutain a voyagé dans plus de pays qu’il ne peut le compter, jetant un regard sur le monde à travers ses précieuses lunettes rondes. Mais une rare maladie qui le paralyse de la poitrine aux orteils l’a forcé à prendre sa retraite le 30 janvier après plus de 54 ans de carrière.

Correspondant à l’étranger pour Radio-Canada pendant tout près de 40 ans, il a vécu notamment à Washington, à Londres, à Paris et à Pékin, puis plus récemment, à Moscou. Alors qu’il se trouvait toujours en Russie, en novembre 2017, la maladie auto-immune qui l’affecte aujourd’hui s’est déclarée. Il s’agit du Syndrome de Churg-Strauss.

« Ça a pris beaucoup de recherches pour trouver ce que j’avais. J’ai été hospitalisé à plusieurs reprises », raconte Raymond Saint-Pierre, dans une généreuse entrevue accordée au COURRIER, une semaine jour pour jour après l’annonce de sa retraite.

Cette maladie s’est d’abord attaquée à son système digestif, puis sa situation s’est stabilisée et a semblé se rétablir l’espace de quelques mois, lui permettant d’être rapatrié à Montréal, où il a repassé une série de tests. Il a même recommencé à travailler, d’avril à juin l’an dernier, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus se lever le matin du 14 juin. « C’était la même maladie qui revenait et elle s’était attaquée à la moelle épinière. » Il a de nouveau été hospitalisé et, depuis, les séances de réadaptation se succèdent auprès de différents spécialistes dans l’espoir qu’il puisse remarcher un jour.

N’eût été cette maladie, Raymond Saint-Pierre n’avait pas l’intention de tirer sa révérence aussi rapidement. « C’était dans les plans de continuer à travailler en revenant de Moscou, au moins un an ou deux, mais la maladie a décidé pour moi », se désole-t-il, impuissant.

Du Séminaire à Radio-Canada

C’est dans le quartier La Providence, une municipalité à part entière à l’époque, que Raymond Saint-Pierre a grandi, sur la rue Saint-Clément plus précisément. Il est l’avant-dernier d’une famille de sept enfants, comptant trois frères et autant de sœurs. « Et je suis le dernier à prendre ma retraite », dit-il avec le sourire dans la voix.

Sa mère, Jeanne Gagnon, était mère de famille. Son père, Louis-Nazaire Saint-Pierre, a quant à lui été le deuxième directeur général du Centre d’insémination artificielle du Québec (CIAQ). Il a été un artisan important dans le développement de cette institution.

Adolescent, il a étudié au Séminaire de Saint-Hyacinthe. Il a suivi son cours classique pendant huit ans, qu’il a complété en 1969. « C’était la dernière cohorte du cours classique. Une réunion des anciens pour souligner les 50 ans est d’ailleurs prévue en octobre. On m’a invité à y donner une conférence, mais je ne sais pas trop ce que j’aurai à dire », pense-t-il tout haut au bout du fil.

L’un des souvenirs marquants de son passage au Séminaire demeure l’important incendie qui a sévi en 1963. « L’incendie s’était déclaré pendant nos heures d’études. On était à l’intérieur et il commençait à y avoir de la fumée dans les corridors. Comme tout était en bois, ça a brûlé vite et fort, mais heureusement, il n’y avait pas eu de victime. »

C’est au Séminaire qu’il a fait ses premières armes à la radio, à CBOD Radio-Corridor, se remémore-t-il. « Ça a été le début pour moi. Au départ, c’était un loisir, puis un jour, mon ami Pierre Béland m’a dit qu’ils cherchaient quelqu’un à CKBS, [la radio locale de Saint-Hyacinthe]. J’avais 16 ans et demi à l’époque, mais j’avais déjà une voix assez basse et c’est ce que ça demandait en radio. J’ai commencé à travailler un peu les soirs et les fins de semaine. »

Les études l’ont ensuite mené à l’Université McGill, où il a entamé des études en droit, avant de partir en France, à Aix-en-Provence, pour y faire une maîtrise en Littérature – moyen d’expression contemporain.

À son retour au pays, il s’est retrouvé au micro de CKAC, à Montréal, comme reporter. À peine deux ans plus tard, il devenait le directeur des nouvelles de la station et de son réseau.

En 1978, Raymond Saint-Pierre a décidé de prendre une année sabbatique, mais ses plans ne se sont pas tout à fait déroulés comme prévu. « Ça a duré trois semaines, raconte-t-il. J’étais en Martinique et Radio-Canada a réussi à me joindre par l’entremise de mes parents. » Il s’est alors fait proposer un essai à la télévision, un essai qui aura duré finalement plus de 40 ans.

Cap sur le monde

Très rapidement dans sa vie, Raymond Saint-Pierre a démontré un intérêt pour la nouvelle internationale, une ouverture sur le monde qui ne s’est jamais refermée.

« La première nouvelle que j’ai suivie avec intérêt, c’est la Révolution de Cuba lorsque le régime en place [de Fulgencio Batista] a été renversé par Fidel Castro et Che Guevara, se rappelle-t-il. J’ai toujours été intéressé par l’actualité internationale et je voulais vraiment voyager. »
Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a réussi à combler ce désir de se promener sur le globe. Sa carrière de journaliste l’a amené partout dans le monde, à un tel point qu’il a perdu le fil de tous les endroits qu’il a visités. « Il n’y a pas beaucoup de pays que je n’ai pas visités, affirme-t-il lorsqu’on lui demande de dresser le bilan de ses innombrables voyages. Il y en a peut-être quelques-uns en Afrique. »

Avec autant de destinations différentes, et surtout un travail de correspondant à faire par-dessus tout, Raymond Saint-Pierre a été à l’envers du monde une grande partie de sa vie. Vivant au rythme de la ville où il se trouvait tout en conservant un horaire « montréalais » pour ses interventions à la télévision et à la radio, le journaliste avoue que son rythme de vie n’était pas toujours de tout repos. « C’est toujours un choc au début. Il y a une adaptation personnelle à faire quand on arrive dans une nouvelle ville. À Pékin particulièrement, c’était difficile parce qu’il y avait un décalage de 12 h avec Montréal. C’était vraiment le monde à l’envers. »

De toutes ses expériences vécues sur le terrain, rien ne bat à ses yeux la chute du mur de Berlin, l’un des moments les plus marquants de l’histoire auxquels il a assisté. « Le mur est tombé soudainement, ce n’était pas prévu. Il y a eu un grand moment d’euphorie qui a suivi cet événement, les gens devenaient beaucoup plus libres. […] Ça a été le début de la fin pour le bloc communiste. Le communisme est tombé ailleurs en Europe par la suite, puis l’URSS a connu sa fin dans les mois qui ont suivi. Ça a été très bouillonnant pendant deux ans, c’était passionnant. »

Il se souvient par contre à quel point il était difficile pour la presse de travailler en Allemagne de l’Est avant cet événement. « La police de l’Allemagne de l’Est était bien organisée et était infiltrée dans tous les domaines de la société. On était suivis de très près. C’était pareil dans tous les pays de l’Est. »

La Chine, où Raymond Saint-Pierre a été correspondant à Pékin pendant cinq ans, s’est avérée un autre endroit où la presse n’avait pas une totale liberté, relate-t-il. « Chaque fois qu’on se déplaçait, on devait fournir un plan d’où on voulait aller, dire qui on voulait rencontrer. On devait avoir une permission spéciale. Dès qu’il y avait un tremblement de terre ou une tragédie, on nous empêchait d’y aller. »

En Russie, où il a terminé sa carrière, le défi consistait plutôt à faire tomber la méfiance des gens envers les médias étrangers. « La plupart des médias en Russie sont la voix de Vladimir Poutine, il n’y a pas vraiment de contestation. Les gens pensaient que c’était notre cas aussi. Pour qu’ils nous parlent, on devait les convaincre que notre rôle n’était pas le même, mais c’était difficile. »

Parce que c’était sa façon de faire à Raymond Saint-Pierre : donner le micro aux gens. « Peu importe le pays ou le contexte, mon objectif était d’aller chercher un exemple humain de ce qui est vécu, d’aller proche des gens. C’était d’aller au-delà du discours politique et de voir comment les gens le vivent dans la vie de tous les jours. »

Des Québécois intéressés

Faisant parfois figure d’enfant pauvre de l’information, l’actualité internationale jouit malgré tout d’une belle popularité auprès des Québécois, estime Raymond Saint-Pierre. Après leur avoir raconté le monde pendant toutes ces années, le journaliste est convaincu de l’intérêt des gens d’ici envers ce qui se passe à l’étranger. « En général, oui, il y a un intérêt, répond-il lorsqu’on lui demande si les Québécois sont de bons consommateurs de nouvelles internationales. C’est ce qui fait que les bulletins d’informations de Radio-Canada demeurent populaires auprès des gens. Les moments où l’intérêt diminue, c’est lorsqu’il y a de grands débats ici. Les gens se retournent alors plus vers ce qui se passe ici. On l’a remarqué notamment lors des référendums de 1980 et 1995, puis pendant l’accord du lac Meech. Mais il y a habituellement beaucoup d’intérêt, surtout en ce moment avec Poutine et Trump. »

L’expérimenté journaliste se questionne toutefois sur l’avenir qui est réservé aux médias traditionnels, tels qu’on les connaît encore aujourd’hui. « Je suis plein d’espoir, mais aussi plein d’inquiétudes. C’est dur pour les diffuseurs avec Facebook et Netflix qui mangent des revenus de publicités et des budgets qui allaient à la presse écrite avant. C’est en train d’étouffer les médias nationaux et régionaux. C’est très inquiétant. Il va falloir voir jusqu’où les gouvernements pourront aller. »

« Je serai journaliste toute ma vie »

Même s’il est officiellement à la retraite, Raymond Saint-Pierre n’est pas près de lâcher le monde de l’information. « Je serai journaliste toute ma vie », lance-t-il au bout du fil.

« Je livre un combat présentement, mais si je réussis à marcher encore, je vais trouver une façon de continuer à travailler. J’ai gardé contact avec des gens dans le monde entier, je suis souvent resté ami avec ceux que j’ai rencontrés. Je garde un œil ouvert sur ce qui se passe partout où j’ai été. Je connais tellement bien ces endroits que c’est presque de la nouvelle locale à mes yeux. »

Après toutes ces années à voyager, la maladie le force à poser ses valises le temps de se recouvrer la santé. « Ce n’est pas facile, je n’ai jamais trop arrêté de bouger, avoue-t-il. Même si on est basé à un endroit, on s’affaire à faire rayonner la zone dans laquelle on est. C’est une vie très intense celle de correspondant à l’étranger, on est souvent en déplacement. On attrape vite la bougeotte. »

Bien que les spécialistes n’osent pas se prononcer sur ses chances de marcher à nouveau, compte tenu de la rareté de la maladie, Raymond Saint-Pierre affirme qu’il « voit de petits progrès de jour en jour », même si les nombreux traitements prennent beaucoup de son énergie.

Avec tant de voyages, de reportages, d’histoires entendues et vécues, un livre de mémoires pourrait-il être dans les plans dans un futur rapproché? « On me le demande beaucoup! Je pense que je vais m’y mettre un jour, mais ça prend du temps et ça ne sera pas tout de suite. »

D’ici là, il se consacrera à son premier projet de retraite : se rétablir.

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