22 février 2018
Le Dr Vincent se retire
Une vie à soigner les Maskoutains
Par: Benoît Lapierre
Un véritable pilier de la Clinique familiale de Saint-Hyacinthe profitera d’une retraite méritée. François Larivière | Le Courrier ©

Un véritable pilier de la Clinique familiale de Saint-Hyacinthe profitera d’une retraite méritée. François Larivière | Le Courrier ©

Lorsque Gilles Vincent aura réussi à quitter son bureau pour de bon au terme de 44 années et demie de pratique médicale à Saint-Hyacinthe, rien ne sera plus comme avant pour les milliers de personnes qui allaient le consulter à la Clinique familiale du boulevard Laframboise.

Officiellement, le Dr Vincent a pris sa retraite le 19 janvier. Mais l’homme de 70 ans s’affaire encore dans ses dossiers à la clinique afin de s’assurer que la transition s’opère le plus délicatement possible, pour tout le monde. Quand on a, comme lui, quelque 3000 patients sur sa liste de médecin de famille, on ne peut pas ranger son stéthoscope comme un hockeyeur accroche ses patins.
« Je m’étais donné deux mois [pour tout finaliser], mais je ne sais pas encore quand je pourrai partir », disait-il lorsque LE COURRIER l’a visité à son cabinet il y a quelques jours. Il avait alors réussi à rediriger 700 patients vers d’autres ressources, surtout grâce à l’arrivée de deux nouveaux médecins à la clinique, les Drs Julie Brodeur et Josée-Maude Lambert. « J’ai pu placer beaucoup de patients avec elles et tranquillement, j’essaie d’en transférer d’autres. Mais j’en ai encore 2300 à transférer, et il y a des gens que ça angoisse beaucoup. Plusieurs devront aller au “sans rendez-vous”. »
Psychothérapie
Diplômé de l’Université de Montréal, Gilles Vincent s’était dirigé vers la médecine avec l’intention première de devenir psychiatre, puis il a changé d’idée. « Je me suis aperçu qu’on faisait plus de psychothérapie en médecine générale qu’en psychiatrie. On est plus près des patients, on connaît l’histoire de la famille, c’est facile d’établir un bon contact avec les gens »,sourit-il.
À sa sortie de l’université, il a joint l’équipe de l’hôpital Honoré-Mercier, inauguré en novembre 1971, un an avant son arrivée. Il y a touché à tout : hospitalisation, urgence, accouchements, pédiatrie, psychiatrie. Un jour, l’hôpital a été privé des cardiologues que lui prêtait habituellement l’hôpital Pierre-Boucher. Pour atténuer les effets de cette pénurie, il a formé un groupe de soins intensifs avec quatre autres médecins. « Ça a duré deux ans, jusqu’à l’arrivée d’autres cardiologues. On travaillait beaucoup, il nous arrivait même souvent de coucher à l’hôpital. »
Le projet de la Clinique familiale, il l’a concrétisé en 1978 avec 13 autres médecins propriétaires; aujourd’hui, 16 médecins y accueillent leurs patients. « Ici, c’est moi qui ai fait les plans », lance-t-il avec fierté.
Il a adoré les 26 années durant lesquelles il a surtout pratiqué des accouchements, un acte médical qu’il trouve particulièrement gratifiant. Durant cette époque, il a eu jusqu’à 3300 patients à sa charge. « Les accouchements, c’est quelque chose d’agréable, de joyeux, ça n’amène pas de mauvaises nouvelles. Je n’ai eu que trois cas de bébés mort-nés sur 2400 : je trouve que c’est une bonne moyenne. Quand j’ai commencé à accoucher des filles que j’avais mises au monde, j’ai compris que j’avais bouclé la boucle. »
À l’inverse, qu’a-t-il toujours trouvé difficile? « Annoncer à quelqu’un qu’il est atteint d’un cancer. C’est ce qu’il y a de plus dur. Mais il faut donner de l’espoir et, surtout, ne jamais compter de menteries. Il faut dire la vérité. »
Déshumanisation
Au fil des ans, il a vu le système de santé se transformer, mais pas nécessairement pour le mieux. « Au début, on traitait des patients. Ensuite, on a traité des maladies et, maintenant, on traite des statistiques. Personnellement, je trouve que la médecine s’améliore beaucoup, mais pas la prise en charge des patients », estime-t-il. Il perçoit une certaine déshumanisation du réseau à travers ses superstructures, comme les nouveaux CISSS, qui déterminent maintenant dans quel hôpital un patient devra se rendre pour rencontrer le spécialiste. « Avant, pour un genou par exemple, j’envoyais mon patient voir le meilleur à Saint-Hyacinthe. Mais ça ne fonctionne plus comme ça. »
Il note malgré tout quelques bons coups, comme la création des groupes de médecine familiale ou encore la décision du ministre Barrette d’obliger les jeunes médecins à travailler en clinique et à y suivre au moins 500 patients. « Ça nous a aidés un peu », estime-t-il.
Mais iI trouve aussi certaines réalités aberrantes, comme cette prime de 66 $ qui est versée aux médecins spécialistes lorsqu’ils doivent enfiler une jaquette pour voir un patient, et cette autre prime de 105 $ que touchent les chirurgiens qui se présentent à l’heure à la salle d’opération. « Ce n’est pas le salaire des médecins qu’on devrait augmenter, c’est celui des infirmières, à qui on demande d’accomplir de plus en plus de tâches », déplore-t-il.
Le 19 janvier, c’est un jeune homme de 19 ans qui est entré dans son bureau pour l’ultime rendez-vous de sa carrière, un garçon qu’il a connu tout petit et qu’il a toujours suivi par la suite. « Tristan avait cinq ans lorsqu’on lui a découvert une tumeur cérébrale intraitable. C’est un bon petit gars qui ne s’est jamais plaint de rien. Cette dernière rencontre a été très émouvante », a confié le Dr Vincent, les yeux dans l’eau.

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