16 août 2012
Intérêt de Lowe's envers Rona
André H. Gagnon, surpris oui et non
Par: Martin Bourassa

C’est en toute franchise, fidèle à son habitude, qu’André H. Gagnon, propriétaire de la quincaillerie Rona de Saint-Hyacinthe, a accepté de mettre ses vacances en veilleuse quelques minutes pour commenter la récente tentative de contrôle du géant américain Lowe’s sur Rona.

Rejoint par LE COURRIER à Cape Cod où il séjournait, l’homme d’affaires y est d’abord allé d’une petite mise en garde : c’est à titre personnel, en tant que franchisé Rona, qu’il allait émettre ses commentaires, et non au nom du conseil d’administration de Rona qu’il a présidé pendant cinq ans, de 2002 à 2007.

Même s’il n’est plus aux premières loges, ni dans le secret des dieux, André H. Gagnon dit suivre avec beaucoup d’intérêt et de préoccupation ce dossier. Et d’entrée de jeu, il affiche clairement ses couleurs : il ne veut rien savoir de Lowe’s!Cette dernière a provoqué un coup de tonnerre dans le ciel bleu et jaune du quincaillier québécois au début du mois de juillet en proposant à Rona d’acquérir la totalité de ses actions au prix unitaire de 14,50 $, ce qui représentait une prime d’environ 20 % par rapport au cours du titre à ce moment sur le marché. « Si j’avais encore été à la tête du conseil quand l’offre non sollicitée de Lowe’s a été faite, je l’aurais moi-même refusée sur le champ », lance tout de go M. Gagnon.André H. Gagnon et son groupe, derrière six magasins portant la bannière Rona sur la Rive-Sud de Montréal, font pleinement confiance à Rona. « On le démontre clairement en investissant dans nos magasins et en augmentant notre participation dans l’entreprise, qui s’est d’ailleurs accrue de 37 % depuis un an. Croyez-vous qu’à mon âge (74 ans) je me serais lancé dans l’ouverture d’un nouveau commerce à Beloeil si je doutais du plan de match de Rona ou de son avenir? »

Des sentiments partagés

C’est avec des sentiments partagés qu’André H. Gagnon analyse l’intérêt de Lowe’s envers Rona.

« J’ai été surpris oui et non, explique-t-il. Il faut dire que le titre de Rona a eu une performance décevante à la bourse depuis cinq ans, mais même les titres de grandes banques ont aussi reculé. Ce contexte a toutefois ouvert la porte à l’offre de Lowe’s qui est plus agressive puisque sa stratégie de développement au Canada ne va pas bien. Lowe’s n’a que 31 magasins sur les 100 qu’elle projetait d’ouvrir. C’est le troisième joueur en importance derrière Rona et Home Depot et il semble que son volume d’affaires soit très décevant, si je me fie à ce qui se dit autour. »Si la tentative de Lowe’s se comprend, André H. Gagnon voit mal comment le modèle de Rona pourrait s’intégrer à celui du quincaillier américain. « Lowe’s gère 1750 points de vente en Amérique du Nord, tous dans la grande surface. On parle de magasins ayant une superficie de 120 000 ou 140 000 pieds carrés. Que veulent-ils faire avec des petites surfaces de 50 000 pieds carrés et avec un réseau étendu de franchisés comme celui de Rona? Ils n’ont même pas de réseau de distribution. Quelle sorte de franchiseur serait Lowe’s pour les petits franchisés? Et comment Lowe’s entrevoit sa collaboration avec les employés dans nos magasins syndiqués? C’est un aspect avec lequel les entreprises américaines ont habituellement de la difficulté à composer chez nous. Voilà des questions à se poser. En ce qui me concerne, je n’ai pas confiance que dans dix ans, par exemple, nous aurions un impact zéro et les mêmes fournisseurs que maintenant avec Lowe’s aux commandes. Et le siège social au Québec ne serait là que pour sauver les apparences sans doute. »Dans l’immédiat, il a évidemment vu d’un bon oeil le rejet de l’offre par le conseil d’administration de Rona et la réaction du Québec Inc, en particulier l’intervention énergique de la Caisse de dépôt et placement du Québec.Dans la foulée de l’offre d’achat rejetée par la direction de Rona, la Caisse a accru sa participation dans le quincaillier en faisant l’acquisition de plus de 2,4 millions d’actions ordinaires, au prix moyen de 14,1670 $ l’action. Une transaction d’environ 34 M$ qui confirme son titre d’actionnaire principal, puisque la Caisse détient maintenant 14,18 % des actions ordinaires en circulation. « C’est un bon coup de la Caisse même si je pense qu’elle aurait pu le faire plus tôt ou d’une façon encore plus importante. Elle envoie le bon message », juge André H. Gagnon.Est-ce que cela suffira à refroidir les ardeurs de Lowe’s? L’ex-président du conseil d’administration de Rona l’espère, sans en être certain. « Une offre bonifiée est toujours possible, mais peut-être que la réaction émotive provoquée au Québec par la première tentative avortée portera fruit et fera comprendre à Lowe’s que leur idée n’est peut-être pas la meilleure. On verra bien », dit-il, alors que plusieurs analystes estiment possible que Lowe’s revienne à la charge avec une offre autour de 19 $ l’action. Mais quoi qu’il arrive, M. Gagnon réitère sa pleine confiance aux dirigeants de Rona. « Je vais supporter la décision du conseil. Si jamais il décide de vendre, on n’aura pas le choix de se rallier, même si l’idée de devenir le franchisé d’un Américain passe mal. »Dans ses rêves les plus fous, André H. Gagnon aimerait bien que Rona ait les reins assez solides pour contre-attaquer et offrir à Lowe’s de lui racheter tous ses magasins au Canada afin de lui permettre une sortie honorable du pays.« Ce serait plus simple pour Rona d’intégrer les Lowe’s canadiens que l’inverse! »

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