3 novembre 2011
Je voudrais bien être un homme
Correspondance d’un autre temps
Par: Fabienne Costes

Il était un temps où l’on écrivait des lettres. Il était un temps où correspondre était un art qui demandait du talent et de la délicatesse. Et il était un temps, semble-t-il, où la littérature et la poésie faisaient tourner le monde. C’est ce que l’on peut croire en lisant la correspondance entre Harry Bernard, romancier et rédacteur en chef du Courrier de Saint-Hyacinthe, et Simone Routier, poétesse et future diplomate canadienne.

En 1928, Harry Bernard a 30 ans, il est rédacteur en chef du Courrier de Saint-Hyacinthe, a déjà publié trois romans, un recueil de nouvelles et a reçu deux fois le prestigieux prix David. Il est marié et père de deux enfants.

De son côté, Simone Routier, 28 ans, est une aspirante poète qui vit encore chez ses parents. Elle a commencé à envoyer quelques poèmes à certains membres influents de la communauté littéraire dont fait partie Harry Bernard. Cette correspondance ne durera pas plus d’un an. Elle sera abruptement interrompue par une crise de jalousie de l’épouse de Bernard. Même si les deux auteurs s’en défendent, on retrouve effectivement dans ces lettres une affection retenue qui frise parfois le flirt. Toutefois, ce qui est le plus troublant, c’est la complicité intellectuelle qui se développe entre les deux jeunes écrivains.

Pour les dames

En septembre, Simone Routier envoie une première lettre et un premier poème, Ô ces longs colliers, à Harry Bernard pour qu’il le publie dans le Courrier de Saint-Hyacinthe. Bernard jugera le poème en question légèrement trop sensuel pour un journal « destiné à tous les foyers, lu par les enfants comme par les plus grands ».

Ô ces longs colliers mâts qu’aux noirs velours parfois Vous incrustez, artiste aux candeurs géniales; Ces colliers irisés, larmes orientales, Dont les reflets subtils traduisent vos émois. Toutefois impressionné par le talent de la jeune poétesse, il lui demande de lui envoyer d’autres pièces « moins ardentes ». La jeune femme s’exécute et quelques jours plus tard paraît, dans la section pour les dames : Clarté bleue. Je rêve en ce moment de la maison paisible Où lentement l’on vient de clore les volets La maison rouge ou grise où la clarté flexible Sur le sombre trottoir Prolonge ses reflets. S’en suit une correspondance intense de quelque 46 lettres. Il y a toujours un peu de voyeurisme à lire des correspondances qui n’étaient pas destinées à la publication. Et l’on se sent privilégié de suivre l’intimité de ces deux personnages qui ont marqué leur temps, de voir à travers leurs échanges l’évolution de leur art. On y découvre aussi la détermination d’une jeune femme, parfois irrévérencieuse, parfois fragile, qui deviendra une poétesse considérée aujourd’hui comme une référence autant en France qu’au Québec. Simone Routier voulait faire sa place dans la littérature au Canada français et elle mit tout en oeuvre pour y parvenir en correspondant avec nombre de gens influents, comme Harry Bernard, mais aussi Alfred Desrochers, Jean-Charles Harvey ou Ferdinand Bélanger. En suivant les conseils divers qu’elle reçut, elle peaufina son premier recueil de poèmes, l’Immortel adolescent, pour lequel elle obtint le prix David en 1929. Il est absolument agréable de parcourir cette correspondance de deux excellents écrivains tant la langue est belle et fluide, plus académique chez Bernard, plus spontanée chez Routier. Et l’on se surprend à un peu de nostalgie de ce temps où les journaux publiaient des poèmes et des feuilletons romanesques pour le plus grand plaisir de leurs lecteurs. Je voudrais bien être un homme, correspondance littéraire entre Simone Routier et Harry Bernard, édition préparée par Guy Gaudreau et Micheline Tremblay, 2011, 200 p.

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