17 septembre 2015
Dossier des mines uranifères : CCSN versus BAPE
Par: Le Courrier

Dans une lettre vitriolique adressée à David Heurtel, ministre québécois de l’Environnement, Michael ­Binder, président de la ­Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN), remet en question les conclusions du rapport du Bureau d’audiences publiques sur ­l’environnement (BAPE) concernant l’extraction de l’uranium au Québec. On peut comprendre que M. Binder soit ­déçu du rapport du BAPE. Mais il dépasse les bornes en déclarant que « … La décision du BAPE de continuer à remettre en question les principes scientifiques et le bilan de sûreté éprouvés aux pratiques modernes d’extraction de l’uranium se résume à induire en erreur les Québécois et les Canadiens …». Mais, justement, ne faut-il pas remettre en question des « vaches sacrées » comme la CCSN, surtout lorsqu’il est question de sécurité?

On se rappellera qu’il y a quelques années, le gouvernement Harper a congédié Mme Keen, alors présidente de la CCSN, parce qu’elle remettait en doute la sécurité du réacteur de Chalk River, qui produisait des isotopes biomédicaux. En congédiant une personne qui avait pour mandat la sécurité des citoyens dans le domaine nucléaire, et qui avait le courage de remettre en question le laxisme de la sécurité dans ce domaine, est-ce que la CCSN et le gouvernement canadien ont bien protégé le public? Certes, les ­patients avaient besoin de ces produits radiologiques. Mais la sécurité avec des produits aussi dangereux que les ­éléments radioactifs ne doit jamais être remise en cause, n’en déplaise à M. Binder.

M. Binder affirme que « … l’extraction minière de l’uranium … a été effectuée en toute sécurité en Saskatchewan depuis plus de trente ans … ». Alors, comment expliquer que la mine d’uranium de ­Gunnar Mining, en Saskatchewan, mine fermée en 1964, vienne de se voir ­accorder par la CCSN, un délai ­additionnel de dix ans pour réhabiliter le site? De 1964 à 2024, ça fait soixante ans. Soixante ans, c’est long, très long pour réhabiliter une vieille mine d’uranium. Les citoyens et les Premières Nations ont raison de s’inquiéter de la sécurité aux alentours d’une mine d’uranium. On peut rappeler à M. Binder que ce genre de laxisme de l’industrie nucléaire n’aide pas le consensus social en sa faveur.

On doit aussi rappeler que l’uranium 238 n’est pas le seul isotope radioactif. La radioactivité peut devenir un problème multiforme, comme, par exemple, la mine de niobium de St-Lawrence ­Columbium, à Oka, près de Montréal, mine qui a fermé ses portes de façon ­permanente au début des années ’70. La fermeture est définitive, à cause des ­émanations de radon, un gaz radioactif qui cause près de 16% des décès dus au cancer du poumon. Ni l’industrie, ni la CCSN, ni le Gouvernement du Canada, n’ont compensé les citoyens de Kane­satake, d’Oka, de Saint-Joseph-du-Lac, pour la perte de territoire, pour la perte de revenus de ­taxation et autres, et surtout, pour la menace latente à leur santé.

M. Binder prétend aussi que la CCSN a « … participé entièrement au processus public …» et a « … fourni des preuves fiables et fondées … ». Pourtant, lorsque l’on se réfère aux documents placés sur le site officiel de la CCSN, on constate la grande quantité de rapports qui ne sont pas disponibles en français. En tant qu’organisme relevant du Gouvernement du Canada, la CCSN est tenue de respecter la loi fédérale sur les langues ­officielles, qui stipule que toute l’information doit être disponible dans les deux langues officielles du Canada. Si la ­population francophone du Québec est mal informée, les lacunes linguistiques de la CCSN en seraient-elles en partie responsables?

En ce 70e anniversaire de la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki, il faut être conscient des dangers de l’atome. Même utilisé à des fins pacifiques, des accidents sont possibles; on se souvient de ­Tchernobyl, Three-Mile Island, et ­Fukushima. Sans oublier que le matériel radioactif est un outil de choix pour un terroriste qui voudrait causer beaucoup de dommages à une population innocente.

Parlant de sécurité, la CCSN a-t-elle trouvé une solution définitive à l’entreposage des déchets nucléaires? On ne peut entreposer « temporairement » les tiges de carburant usées dans des piscines pendant des siècles et des siècles! Pour exploiter l’uranium de façon sécuritaire, il faut obligatoirement que son cycle de vie complet, de l’extraction jusqu’à la ­disposition finale du produit après utilisation, soit sécuritaire.

Certes, M. Binder a raison de dire que son industrie est la plus réglementée et la plus surveillée. Il le faut bien car contrairement à une éolienne, un panneau ­solaire, voire un barrage hydro-électrique comme LG2, les conséquences néfastes d’un accident nucléaire sur les êtres ­vivants pourraient être ressenties pendant des centaines de milliers d’années puisque l’uranium 234 a une demi-vie de deux-cent-trente-trois-mille ans.

La population du Québec a bien ­compris que les déchets domestiques et les déchets chimiques sont un cadeau empoisonné pour les prochaines générations, alors que les déchets nucléaires sont un cadeau empoisonné même pour les prochaines civilisations.

C’est ce rappel de la réalité, par le BAPE, qui a amené M. Binder à « péter les plombs »; et ça, ce n’est pas induire les Québécois en erreur! Ça, c’est faire son travail correctement comme Mme Keen aurait sans doute voulu le faire si elle n’avait pas été congédiée parce qu’elle respectait le principe de précaution.

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