18 février 2016
Jutra et la honte nationale
Par: Christian Vanasse
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Dans « Mon oncle Antoine » considéré comme le meilleur film canadien de tous les temps, qui a valu une grande partie de sa renommée à son auteur Claude Jutra, tous se souviennent de cet aveu troublant d’Antoine, propriétaire de cercueils, qui se saoule au gros gin pour aller chercher les défunts à travers la campagne et avoue à un jeune garçon par une froide nuit d’hiver : « Ça fait trente ans que j’ai peur des morts… ».

Brillante allégorie de la société ­québécoise, dirent les critiques. Enivré d’une image trompeuse de lui-même, ce Québec d’alors, à travers le personnage de ce père désespéré, tente d’oublier les squelettes de son placard et sa propre mort, ­inévitable. Le jeune garçon, symbolisant le modernisme, rejettera ce modèle paternel pour construire sa propre identité.

Brillante allégorie assombrie par la ­lumière crue portée aujourd’hui sur la vie du cinéaste. Tant et si bien qu’on doute maintenant de la version « officielle » de la mort de Jutra atteint d’Alzheimer qui se ­serait suicidé pour éviter que sa mémoire ne sombre dans l’oubli… et si au contraire il ne pouvait plus oublier?

Pourtant, dans le « milieu », on savait, mais l’on taisait parce que le génie était si doux, si gentil… quelle pitié d’entendre des artistes le défendre avec la même ­désinvolture que d’autres parlaient de Marcel Aubut : « ah quossé tu veux, yé de même, pas méchant, pis y a fait tellement pour le mouvement olympique… ».

Cela existe dans tous les milieux, jusque dans nos propres familles. Au final, « l’affaire Jutra » en dit peut-être plus sur nous que sur lui.

Souhaitons que ce Québec qui donnait l’impunité aux vieux mononcles cochons soit bel et bien mort. Enterrons pour de bon ces vieux modèles paternels misérables et construisons notre identité sur quelque chose de nouveau.

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