22 octobre 2020
Forum
L’agriculture et les changements climatiques
Par: Le Courrier

Le projet de déménager l’usine d’abattage d’Exceldor sur des terres agricoles à Saint-Hyacinthe a fait couler beaucoup d’encre ces dernières semaines. Cela pourrait porter à croire que tout a été dit sur le sujet, sauf l’essentiel. Car, une fois de plus, l’ode à la croissance à tout prix a omis de replacer ce projet dans une réalité qui est visiblement encore difficile à accepter : celle des changements climatiques.

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Pourtant la science est sans équivoque : toutes les sphères de notre économie seront touchées par ces bouleversements, dont l’agriculture. Par le biais de cette lettre ouverte, nous espérons nourrir la réflexion collective en matière de protection du territoire; surtout pour les terres en zonage agricole.

Les enjeux agricoles liés aux changements climatiques sont nombreux et complexes, mais leurs effets sont déjà bien réels et devraient préoccuper davantage la sphère politique, les consommateurs et les citoyens. En voici quelques-uns, soulevés entre autres par Ouranos, un consortium canadien de scientifiques étudiant la climatologie régionale et l’adaptation aux changements climatiques.

Les hauts et les bas de la productivité agricole mondiale

Des écarts de température importants et variables liés aux changements climatiques affectent déjà la productivité agricole mondiale. Un gel hâtif ou une canicule ou encore une sécheresse prolongée causent un stress aux productions agricoles et impactent considérablement leur rendement et diminuent la qualité des aliments. Or, ces soubresauts météorologiques sont de plus en plus nombreux et sont appelés à augmenter encore significativement au cours des prochaines années, toujours selon Ouranos.

En général, les pays de l’hémisphère sud encaisseront des pertes majeures causées par la hausse de température liée aux changements climatiques. Alors que ceux de l’hémisphère nord, dont le Québec, prévoient une augmentation de productivité chez les grandes cultures (mais, soya, etc.) au cours des 50 prochaines années. Voilà une opportunité pour nos producteurs agricoles de développer notre autosuffisance alimentaire, car en 2018, nous avons importé pour 5,7 milliards de dollars d’aliments de l’étranger, selon le MAPAQ.

Il faut tout de même considérer que, globalement, les études agronomiques indépendantes, tel que le souligne l’OCDE, prévoient une baisse de la productivité agricole mondiale. Selon la région, les pertes se situent entre moins de 5 % et plus 15 % de la production agricole d’ici 2050, et ce, seulement si de sérieuses mesures de lutte aux changements climatiques sont prises rapidement.

Prolifération d’ennemis des cultures et effondrement de la biodiversité

En plus des écarts de température, une série de stress climatiques peut rendre les végétaux moins résistants aux ennemis des cultures (insectes, maladies, plantes indésirables) déjà présents au Québec ou susceptibles de s’y établir. La température et le couvert de neige durant nos hivers québécois sont de plus en plus variables, réduisant ainsi le facteur de protection naturelle qu’ils offrent contre le froid.

Des insectes nuisibles venant d’ailleurs sont ainsi plus susceptibles de survivre à nos hivers et de causer des dégâts aux cultures, dont l’arrivée imminente au Canada du fulgore tacheté, un ravageur préoccupant pour les cultures viticoles et fruitières.

De plus, la culture de nos aliments dépend d’écosystèmes naturels à la fois fragiles et complexes. Par exemple, 70 % des aliments cultivés dépendent des insectes pollinisateurs pour leur fécondation. Or, ces insectes sont en déclin constant partout dans le monde, et ce, pour diverses raisons, que ce soit à cause de l’utilisation abusive de pesticides, de la croissance des ravageurs ou des changements climatiques. Plusieurs autres insectes, oiseaux et mammifères en sont affectés alors qu’ils participent au contrôle des ravageurs de cultures.

Détérioration de la qualité des sols cultivables

Les écosystèmes naturels soutenant l’agriculture sont ainsi fragilisés et les impacts se font sentir jusque dans la qualité des sols. Une poignée de terre arable contient plus d’organismes vivants que d’êtres humains sur cette planète! Le rôle de ces organismes vivants est de maintenir et d’améliorer la qualité des sols en assurant la rétention et la disponibilité de l’eau ainsi que les nutriments nécessaires à la croissance des végétaux.

Les changements climatiques causent des épisodes sporadiques de fortes précipitations qui lessivent ces nutriments et les entraînent dans nos cours d’eau, aggravant d’autres problématiques environnementales. L’épaisseur de terre arable en Montérégie décroît d’ailleurs constamment depuis les années 60, ce qui amène à croire que, si rien n’est fait, toute terre noire pourrait avoir disparu de cette région en 2050.

Des solutions

Fidèle à notre mission de vigilance citoyenne et d’éducation relative à l’environnement, le CCCPEM laisse le soin aux experts indépendants en agriculture, dont le MAPAQ, de soutenir et de conseiller nos productrices et producteurs agricoles dans l’adaptation de leurs pratiques culturales à ces défis en contexte de changements climatiques.

Toutefois, il nous apparaît évident que la conservation, voire l’augmentation des superficies cultivées ainsi que la diversification des cultures sont plus que souhaitables afin d’assurer la sécurité alimentaire des citoyens d’ici et d’ailleurs. Le contexte lié aux changements climatiques et à l’effondrement prévisible des ressources pétrolières devrait favoriser le développement d’une agriculture de proximité et nourricière. Sans oublier que l’agriculture peut être régénératrice tout comme les milieux forestiers et, ainsi, participer à la séquestration des gaz à effet de serre responsables des changements climatiques.

Permettre à l’agriculture de jouer un rôle-clé dans la lutte aux changements climatiques en favorisant la protection du territoire agricole contre l’étalement urbain; voilà un choix cohérent, réaliste et responsable à prendre dès maintenant.

Annabelle T.Palardy, présidente du Comité de citoyens et citoyennes pour la protection de l’environnement maskoutain

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