14 janvier 2021
Forum
Le suicide télévisuel québécois
Par: Le Courrier

C’est la fin de l’émission Les Francs-Tireurs, animée depuis 23 ans par Benoît Dutrizac et Richard Martineau sur les ondes de Télé-Québec. Le programme d’actualité bien connu de tous a été supprimé pour des raisons bien évidemment idéologiques, laissant pour mort le dernier îlot de résistance politiquement incorrect dans le paysage télévisuel québécois.

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Cela fait suite à l’assassinat de Bazzo.tv dans les dernières années, qui avait le mérite de mettre en scène les grands débats d’actualité avec une pluralité intellectuelle véritable. Après ces animateurs, le déluge : celui des discours préformatés, des formules convenues, des raccourcis intellectuels et des slogans partisans. Bref, le règne hégémonique du discours de la gauche vertueuse.

Aux Francs-Tireurs, les animateurs avaient pris comme credo de ne pas faire comme les autres. Les entrevues pouvaient aller loin dans la discussion et réussir à nous extirper du magma des nouvelles en continu. Aucun sujet n’était tabou, aucune opinion n’était mise dans l’ombre. En fait, c’était du vrai journalisme, ce qui est aujourd’hui très difficile à trouver.

Il est pertinent de rappeler ici l’origine du terme de « franc-tireur ». L’expression est utilisée en France lors de la guerre de 1870 avec l’Allemagne. Alors que des troupes allemandes s’aventurent sur le sol français, des combattants volontaires se réunissent pour prendre en embuscade des soldats ennemis.

Le mot a perduré de nos jours pour désigner ceux qui font les choses à leur manière, sans entrer dans le rang. C’était exactement ce que faisaient nos deux animateurs. Benoît Dutrizac est reconnu pour sa capacité à mettre au pied du mur les plus fins charmeurs qui utilisent tous les faux-fuyants pour s’échapper des questions qui tuent. Richard Martineau, de son côté, n’a jamais eu peur d’affronter les sujets chauds qui polarisent, et de le faire sans concession.

Avaient-ils leurs défauts? Bien entendu, comme nous tous. Personne n’écoutait cette émission en étant d’accord avec tout ce qui se disait. Mais à chaque émission, le téléspectateur en ressortait en ayant une meilleure idée du panorama idéologique existant dans le débat public. Pendant une heure, chaque semaine, les troupes du discours médiatique dominant se voyaient prises au piège par nos francs-tireurs aux entrevues décapantes.

Il y a quelque chose de désolant dans l’éviction complète des bonnes émissions d’actualité au Québec. Ce n’est pas parce que le programme télévisuel québécois s’appauvrit que la population se crétinise pour autant. Au contraire, la demande pour du contenu de qualité est toujours bien présente. Mais comme l’offre ne suit pas la demande, les téléspectateurs vont ailleurs.

On le voit, chez les jeunes, qui se tournent pour plusieurs d’entre eux vers des médias d’information américains ou alternatifs. En France, la popularité de l’émission Face à l’info n’a d’égale que la richesse des échanges qui y ont lieu. Mais au Québec, nos chaînes ne veulent pas faire « face à l’info » : elles veulent y faire dos. On ne veut surtout pas propager des idées « controversées » ou inviter des intellectuels à contre-courant, par peur de « dérapage ».

S’invite à cela aussi le préjugé durhamien selon lequel le Québécois lambda est trop bête pour écouter des personnalités cultivées. Après tout, il suffit que le premier ministre fasse part de ses lectures pour qu’on le censure. Un Éric Zemmour québécois est tout simplement impensable.

On le redit : les Québécois ne sont pas plus stupides qu’ailleurs dans le monde. Eux aussi ont envie de comprendre les grands enjeux de leur temps. Quand ils ouvrent la télévision, ils n’ont pas le goût de se faire sermonner à longueur de soirée par des pseudo-analystes bien-pensants. « Biden a gagné », « Trump est méchant » : voilà comment on couvre une élection américaine sur ce coin de la terre.

Il vient un moment où l’homme cherche meilleure nourriture à son cerveau. Alors, qui répond à ce désir de savoir? Certainement pas la télévision québécoise, d’après la tangente qu’elle prend depuis les dernières années. Ce qu’il faudrait, ce serait de l’audace, par des émissions qui oseraient confronter les grands débats de notre temps à bâtons rompus. Cela se fait ailleurs. Pourquoi pas ici?

Philippe Lorange, Saint-Hyacinthe

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