19 août 2021
Les belles paroles des séducteurs pétroliers
Par: Le Courrier
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Le 18 mai dernier, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a publié un rapport choc qui trace la route vers un univers « zéro émissions nettes » c’est-à-dire la carboneutralité d’ici l’an 2050. Dans cette nouvelle voie, l’AIE affirme qu’il ne faut plus investir dans les énergies fossiles et que les gouvernements ne devraient plus autoriser de nouvelles mines de charbon ou de nouveaux champs pétroliers ou gaziers. Et fini les moteurs à combustion d’ici 2035!

Et cette voie, plus saine, créerait plus d’emplois que le statu quo. Enfin les mots que nous voulions entendre de la part d’un joueur-clé! Nous ne pouvons qu’applaudir, mais il y a des écueils et des nids-de-poule sur la voie proposée par l’AIE!

L’onde de choc de ce rapport, avec ses quelque 400 pistes de solutions, ébranle les colonnes du temple dédié aux dieux du pétrole. Mais les experts en communications des pétrolières et de leurs complices dans les officines des gouvernements sont déjà à l’œuvre pour tirer leur épingle du jeu. Car les mots « carboneutralité » en français comme en anglais sont mal définis et peuvent recouvrir beaucoup de concepts disparates; les mots ont des significations différentes d’un auteur à l’autre. Avec des exemples pertinents, l’article de Mme Michelle Gamage démontre toutes les imprécisions et les contradictions qui entourent ces mots fourre-tout.

Malgré de bons points dans le rapport de l’AIE, les bioénergies mises de l’avant posent problème. Faire de la coupe à blanc dans les forêts permet de produire de l’électricité dite « renouvelable », mais est-ce soutenable à long terme? Nous avons besoin des arbres pour absorber le CO2, pas pour en produire lors de sa combustion dans une centrale thermique. L’électricité produite par un arbre mature durera quelques instants, mais il faudra un siècle pour le remplacer.

Et puis, certains calculs des émissions carbones laissent perplexe. Si une femme dans un pays du tiers monde ramasse un peu de bois pour faire la cuisson dans sa cuisine, on calcule la totalité des gaz à effet de serre (GES) produits par la combustion de ce bois. Mais si une compagnie énergétique brûle des millions de tonnes de bois qui proviennent d’une coupe à blanc, l’énergie électrique sera classée comme une « énergie moderne » et deviendra par définition « carboneutre ». Cherchez l’erreur!

De même, faire de la déforestation dans les pays tropicaux pour produire des biocarburants à base d’huile de palme est un non-sens. Son empreinte totale produit trois fois plus de carbone qu’un carburant fossile. Si on veut réduire notre production de carbone, le remède proposé ne doit pas être pire que le mal qu’il est censé guérir! De même, l’essence au Québec contient présentement environ 5% d’éthanol. Si cet éthanol était produit à partir de résidus agricoles ou forestiers, ce serait acceptable. Mais ici, l’éthanol provient surtout de maïs transformé dans la bioraffinerie Greenfield Global à Varennes. Facteur encore plus déconcertant, le gouvernement du Québec se prépare à exiger que le pourcentage d’éthanol dans l’essence augmente à 15% d’ici 2030. Ça veut dire que la presque totalité de la production de maïs-grain du Québec serait requise pour satisfaire cette nouvelle norme. Encore une fois, il faut se rappeler que l’empreinte globale des GES de cet éthanol fait à partir de maïs est pire que celle d’un carburant fossile. Notre gouvernement doit se décider : notre agriculture sert-elle à alimenter les humains ou les voitures?

Dans ce palmarès des fausses bonnes idées, il faut ajouter l’hydrogène multicolore avec une palette de couleurs arc-en-ciel qui peut aller du vert au gris, au brun ou même au noir. Bien que H2 soit incolore, ces termes définissent avec quelle forme d’énergie l’hydrogène a été produit. Vert, il provient d’une source réellement renouvelable comme l’hydraulique, l’éolien ou le solaire; à l’autre bout du spectre, l’H2 noir a été extrait du charbon. Certes, les lobbyistes de l’industrie vous diront que la combustion de l’hydrogène produit seulement de la vapeur d’eau; mais la « p’tite vite » qu’ils essaient de vous passer, c’est que 95% de l’hydrogène produit mondialement provient des énergies fossiles telles que le gaz naturel, le pétrole ou le charbon.

On doit se demander si le « Canadian Hydrogen Council » tente de sauver les sables bitumineux en transformant ceux-ci en hydrogène. Comme le dit M. Bruno Detuncq (professeur de Polytechnique à la retraite), « Si l’Alberta arrive à produire 10 millions de tonnes d’hydrogène, il faudra enfouir environ 100 millions de tonnes de CO2 par année. »

Et que faire de tout ce carbone? L’enfouir sous terre avec la controversée technique de captage et de stockage de dioxyde de carbone (acronyme CSS en anglais)? Quelque 500 signataires ont écrit une lettre à M. Trudeau pour dénoncer la séquestration du carbone. Leur conclusion est cinglante : « Les projets de CCS ne sont pas nécessaires, sont inefficaces, très risqués et contraires aux principes d’une transition énergétique équitable. »

Suite au rapport de l’AIE, tous les Don Juan de l’industrie tentent de nous séduire en chuchotant les mots que nous désirons entendre au sujet du combat contre les changements climatiques. Cependant, l’analyse de leurs mots confirme qu’ils demeurent fidèles à leur maitresse. C’est pourquoi nous leur disons fermement « MERCI, MAIS NON MERCI! »

Gérard Montpetit

membre du CCCPEM

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