22 mars 2012
Lettre à mon fils Léo
Par: Le Courrier

Il y a dans cette chanson de Reggiani, ma situation résumée en quelques mots : On arrive à la cinquantaine, moitié sage, moitié fou / Le cul assis entre deux chaises à tenter d’en joindre les bouts […] On arrive à la cinquantaine, moitié déçu, moitié content / Un quart de joie, un quart de peine, et l’autre moitié aux enfants.

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Il y a dans cette chanson de Reggiani, ma situation résumée en quelques mots : On arrive à la cinquantaine, moitié sage, moitié fou / Le cul assis entre deux chaises à tenter d’en joindre les bouts […] On arrive à la cinquantaine, moitié déçu, moitié content / Un quart de joie, un quart de peine, et l’autre moitié aux enfants.

J’aime mes enfants. Une société se doit d’aimer ses enfants, tout comme ses aînés, d’ailleurs. Du moins, c’est comme ça que j’ai été élevé, c’est comme ça que je le ressens aujourd’hui, et j’espère qu’il en sera ainsi pour les générations à venir. Or, si vous me dites que ces valeurs n’ont plus d’importance au Québec, réveillez-moi quelqu’un!Ne lâche pas Léo! Ne prends pas le sort de l’humanité sur tes épaules à toi seul, mais ne lâche pas, pourvu que ce soit là ce que tu souhaites. Je t’appuie, oui, oui, oui. Augmentation des frais de scolarité, non, non, non.Pourquoi faut-il que ce soit toujours les mêmes qui se lèvent? Comment expliquer que ceux qui en profiteront sont en partie ceux qui ne soutiennent pas vos gestes aujourd’hui. Pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi? Vous, leaders de tous les temps, dotés d’un esprit critique, pourquoi n’êtes-vous que quelques-uns à prendre le flambeau, à savoir, en ce qui nous concerne ici, que l’Université ne peut être au service de l’entreprise privée, tout comme elle a dû, à son origine, se construire à une distance raisonnable de l’Église. Pourquoi êtes-vous si peu à connaître l’existence de Wilhelm von Humboldt (1767-1835) qui, dans le sillon de Rousseau, imprégné de la philosophie des Lumières du XVIIIe siècle, a su construire les assises de l’Université moderne? L’approche comptable ne peut venir à bout de tout. Avec cette logique de la rentabilité, qu’en est-il, par exemple, de l’« utilité » des personnes âgées? À ce propos, que répondrons-nous à ces jeunes devenus maîtres à bord quand ils nous prouveront, chiffres et technologies à l’appui, que nous constituons une perte nette pour le pays? À l’aide de tableaux, de colonnes, de données faisant appel à des notions finement concoctées par des technocrates se rappelant les leçons apprises pendant leur jeunesse, combien pèseront nos arguments de vieillards? Si on ne se ressaisit pas, les aînés que nous deviendrons ne sauront justifier leur existence, je le crains. Il y a dans cette lutte étudiante version 2012, une réalité qui doit être mise en contexte, une réalité qui est aussi celle de toute une société, c’est-à-dire tenant compte de son passé, de son présent, de son avenir, des enfants, des parents, des aînés.Cette lutte dépasse de beaucoup, on s’entend là-dessus, les 350 $ d’augmentation annuelle que nos gouvernants veulent nous faire avaler comme une peccadille. Mais tout de même, cette augmentation, ce n’est pas rien. Si l’on me dit que 5 000 $ par année par étudiant est un montant négligeable, je vous répondrai en vous faisant parvenir mes coordonnées, ainsi vous pourrez contribuer à payer les frais de scolarité et les frais afférents qui, pour faire de mes deux enfants des bacheliers, totaliseront 30 000 $. Négligeable me dites-vous? Force est de constater que cette majoration de 75 % des frais de scolarité sur cinq années prend la forme d’un affrontement avec les jeunes qui ont le malheur d’être démographiquement désavantagés. Autre temps, autres moeurs, en 1968, la jeunesse, c’était tellement important.Nous ne ramènerons pas les manufactures en nos pays riches occidentaux, ou si peu. Ce n’est pas d’employés sans formation dont nous manquerons désormais le plus, mais plutôt de citoyens scolarisés qui navigueront dans une économie du savoir. Cette économie du savoir, les pays riches n’ont pas vraiment le choix de s’y engager, pour le meilleur et pour le pire, est-il nécessaire de revenir là-dessus? Dans ce contexte, parions que les pays aux populations les plus scolarisées s’en tireront le mieux. Pour ma part, cette lutte étudiante dans laquelle tu es engagé, mon cher Léo, dépasse de loin ces impératifs économiques et organisationnels. L’ignorance, ou, pour être plus poli, l’absence de connaissances, ne rend pas les gens moins « bons », moralement parlant. Loin de moi cette idée. Mais très certainement, la connaissance acquise en milieu universitaire permet d’articuler une pensée qui s’inscrit dans l’histoire, universellement, nous permettant de nous élever, et d’éviter les déroutes obscures, les égarements et les fuites en avant.Vous êtes, nous sommes… tous dans le même bateau.Léo, j’oubliais, ça fait longtemps que je voulais te le dire. Quand j’entends des parents qui se plaisent à dénigrer leurs enfants, je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas quoi dire. En général, je me retire… je m’éclipse… je ne voudrais surtout pas passer pour un maudit snob qui se pense au-dessus des problèmes vécus par les autres. C’est fou, c’est comme si on devait être gêné du succès de nos enfants. En sommes-nous là? En fait, ce que je veux te dire, c’est que je suis drôlement fier de toi. Ne lâche pas Léo.

Marcel BlouinPère de Léo Bureau-Blouin, président de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ)-30-

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