18 avril 2019
Forum
L’identité malheureuse
Par: Le Courrier

De toute évidence, cette époque voue un travail de démantèlement sans merci et sans relâche contre toute forme d’enracinement, d’attachement à la permanence et de liens sociaux authentiques. C’est ce qui m’est venu à l’esprit à la lecture de l’article du Courrier de Saint-Hyacinthe concernant nos restaurateurs du centre-ville, qui partagent leurs craintes quant à l’avenir de leur entreprise.

On commettrait une bêtise impardonnable en les oubliant ou pire, en les narguant. Ils ont de quoi être inquiets : avec un maire qui n’a de cesse de développer le nord de la ville, c’est l’assassinat méticuleux du centre-ville qui s’opère sous nos yeux depuis bon nombre d’années.

Avec le récent incendie à la Place Frontenac, la démolition d’immeubles, la fermeture de commerces et la réfection du marché centre, le centre-ville possède à certains égards des airs de désolation. Pourtant, quiconque possède un tant soit peu l’amour de la permanence ne peut rester indifférent devant ce triste spectacle. C’est que l’opposition entre le nord de la ville, hypermoderniste, et le centre-ville, enraciné dans l’histoire et l’authenticité des relations humaines, en est une qui traverse notre civilisation sur tous les plans.

Nos gouvernants ultra-libéraux voudraient en finir avec le passé, le commerce de proximité, les liens entre le client et le commerçant, le patriotisme économique : ils n’ont d’admiration que pour l’avenir, les grands projets, le big business, l’expérience clientèle déshumanisée, la multiplication maladive des écrans, l’ouverture à l’autre au point de s’oublier soi-même. En ce sens, le centre d’achats américanisé, les condos cauchemardesques et les restaurants à l’architecture jetable sont l’incarnation même de cette idéologie devenue folle. C’est l’identité collective qui s’en trouve malheureuse.

En tant que citoyen, je propose une première solution toute simple qui est d’enlever tous les horodateurs. Est-ce que les clients du centre d’achats paient pour se stationner? Nos commerçants doivent bénéficier d’allègements fiscaux et de privilèges propres à eux. L’entrepreneuriat en plein centre-ville doit être revalorisé. Nous devons d’autant plus exploiter le potentiel de la rivière Yamaska : comment se fait-il qu’il n’y ait pratiquement aucun restaurant qui y donne un point de vue? Et à quand une réfection en profondeur de la promenade Gérard-Côté? À quand la fin des projets embourgeoisés entrepris sans consultation?

Cette ville a besoin d’un sérieux tonique pour se revigorer. Nous devons changer ce drapeau absurde et laid à faire crier les harpies. Nous devons enseigner l’histoire régionale dans les écoles primaires et secondaires, nous devons faire plus d’éducation populaire sur le sujet. La pulsion de vie doit ranimer cette cité vieillissante.

Chers restaurateurs, tenez bon. Notre époque traverse un tournant où peut-être vaincrons-nous. Cela ne saute pas aux yeux tous les jours, et la situation est accablante. Mais je vous conjure de rester : sans vous, point de salut possible.

Philippe Lorange,
Saint-Hyacinthe

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