8 juin 2017
« Maîtres chez nous », version maskoutaine
Par: Rémi Léonard
Située au centre-ville de Saint-Hyacinthe, la centrale privée T.-D.-Bouchard possède une puissance installée de 2,55 mégawatts. Photothèque | Le Courrier ©

Située au centre-ville de Saint-Hyacinthe, la centrale privée T.-D.-Bouchard possède une puissance installée de 2,55 mégawatts. Photothèque | Le Courrier ©

Des citoyens de la région voudraient prendre le contrôle de la centrale hydroélectrique T.-D.-Bouchard, actuellement exploitée par l’entreprise Algonquin Power sur la rivière Yamaska à la hauteur du pont Barsalou.

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Disant s’inspirer du mouvement de nationalisation de l’électricité, leur démarche passerait par la prise en charge de la centrale par une coopérative citoyenne de production d’énergie. Ce projet audacieux n’est pas qu’au stade de l’idée, puisqu’une réunion de fondation de cette coopérative devrait être convoquée dans les prochains mois, a-t-on appris lors d’une conférence sur le sujet, tenue le 23 mai au Centre culturel Humania.

Marie-Claude Delisle, membre du Comité de citoyens et citoyennes pour la protection de l’environnement maskoutain, a ouvert la discussion en détaillant les raisons justifiant une telle action. Son argumentation reposait principalement sur la protection de l’environnement. « La rivière Yamaska est extrêmement fragile. Nous pouvons la protéger mieux que le fait Algonquin », a-t-elle soutenu.

Dévier le courant

Lorsque les turbines de la centrale sont actionnées pour la production d’électricité, une partie du débit est en effet détourné du cours principal de la rivière, ce qui accentue les problèmes d’assèchement que connaît la Yamaska en période d’étiage. Une situation qui s’est avérée particulièrement destructrice pour les espèces aquatiques l’été dernier lorsqu’elle a été jumelée à un déversement d’eaux usées municipales.

L’entente entre la Ville de Saint-Hyacinthe et Algonquin Power, valide pour l’été 2015 et 2016, prévoit pourtant que les « opérations de turbinage seront modifiées tant le jour et la nuit pour la période comprise entre le 1er juilletet le7 septembre de chaque année, ou plus tôt, si la Ville le désire ». Les données sur le débit de la rivière colligées durant les jours suivant le déversement et les observations faites par LE COURRIER plus tard durant l’été laissent toutefois croire que cette entente n’est pas respectée, même si la Ville convient dans cet accord « d’assumer 50 % des pertes de revenus associées à l’arrêt de production de la centrale hydroélectrique » dans l’optique de « maintenir un débit réservé de 7 m3/s » dans la rivière.

La coopérative vantée par Marie-Claude Delisle effectuerait une meilleure gestion de la centrale, a-t-elle soutenu, quitte à ne turbiner que quatre mois par année, lorsque l’eau est abondante dans la Yamaska. L’enjeu sera particulièrement vital dans les années à venir puisque les événements climatiques extrêmes, comme les sécheresses, risquent de devenir plus fréquents, a-t-elle souligné.

Elle a aussi admis que c’est principalement l’épisode des poissons morts qui l’a incitée à s’intéresser, puis à s’engager dans le dossier. Jugeant d’abord cette centrale au fil de l’eau tout simplement indésirable, elle a depuis révisé sa position et prône maintenant une prise en charge citoyenne des installations. « On aurait pu s’en passer, mais elle est là et on peut difficilement l’enlever. Pourquoi ne pas en faire un projet communautaire électrisant? », s’est-elle demandé.

Oui, mais comment?

La feuille de route pour y parvenir a ensuite été présentée par Daniel Breton, ancien ministre de l’Environnement devenu consultant en électrification des transports. Une fois la coopérative sur pied, elle devra s’entourer des bonnes personnes pour s’assurer de pouvoir opérer correctement la centrale. Une offre d’achat pourra alors être faite auprès d’Algonquin Power, qui sera sans aucun doute refusée par l’entreprise, reconnaît Daniel Breton. Il faudra alors, et ce sera là le véritable défi, « convaincre la population et les élus maskoutains » d’embarquer dans le projet afin d’exproprier Algonquin Power, dont le contrat avec Hydro-Québec va jusqu’en 2034. Ce pourrait même devenir un enjeu de la prochaine campagne électorale municipale, avance l’ex-député.

L’écologiste espère aussi que ce tour de force puisse « ouvrir la voie » à d’autres projets du même type, alors qu’il y a 91 centrales hydroélectriques privées au Québec, en plus de 13 appartenant à des municipalités, selon la liste du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles. C’est lui qui a lancé la formule du « Maître chez nous maskoutain », en lien direct avec le mouvement « Maître chez nous 21e siècle » qu’il a contribué à fonder il y a douze ans pour « compléter la nationalisation de l’électricité avec une deuxième phase ». S’approprier la centrale T.-D.-Bouchard permettrait de « redistribuer les profits [de la vente d’électricité] dans la communauté », a avancé Daniel Breton. 

Des contacts ont déjà été faits avec la Caisse d’économie solidaire Desjardins et la Coopérative de développement régional de la Montérégie afin de démarrer le projet, a-t-il aussi souligné. « Les Maskoutains sont des gens fiers, mais ils sont un peu moins fiers de la Yamaska. Si on se réapproprie la centrale T.-D.-Bouchard, on va avoir une raison d’être fiers », a-t-il évoqué.

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