21 mai 2020
Forum
Moi et mes droits
Par: Le Courrier

On le voit depuis plusieurs jours, des groupes de pressions « défenseurs des droits » nous disent, grosso modo, que le gouvernement du Québec prend des mesures qui portent atteinte aux droits de la personne. Le 14 avril, dans La Presse, la professeure de droit Martine Valois s’inquiétait par exemple du droit étendu des policiers à entrer dans des résidences privées pour assurer le suivi des mesures sanitaires. Elle relevait aussi que le confinement des malades pour une durée de deux semaines portait atteinte aux droits habituellement en vigueur.

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Le 16 avril, dans Le Devoir, l’avocat Alain-Robert Nadeau affirmait que les interdictions de voyages interrégionaux devaient faire l’objet d’un processus législatif complet. Il s’offusquait aussi du fait que « deux individus qui déambulaient dans un parc ont été interpellés et sommés de s’identifier ». Le scandale du siècle, quoi! À ce sujet, voici un extrait du livre Le gouvernement représentatif (1861), de John Stuart Mill, grand partisan de la démocratie :

« Je suis loin de blâmer que dans les cas de nécessité urgente, on ait recours au pouvoir absolu sous la forme d’une dictature temporaire. Jadis, des nations libres ont employé volontairement ce remède, comme nécessaire pour guérir certains maux du corps politique dont on ne pouvait se purger par des moyens moins violents. »

Évidemment, François Legault n’exerce pas une dictature au Québec et cela ne serait guère souhaitable. Cependant, il est tout simplement normal que son gouvernement dispose de pouvoirs plus étendus dans des temps qui demandent rapidité et efficacité d’action.

Ce que nous dit le philosophe anglais, c’est que même les démocraties doivent parfois faire preuve de coercition et d’une certaine centralisation des pouvoirs en des temps exceptionnels. À vrai dire, il y a peu de personnes qui s’opposent à cela : ce sont surtout des universitaires déconnectés de la réalité qui trouvent prétexte à la crise pour pousser des cris d’orfraie.

C’est ce qu’en France le philosophe Alain Finkielkraut nomme la bêtise des intelligents : « Confrontée à une pandémie sans précédent, la bêtise de l’intelligence incrimine non le virus mais les gouvernants. » Pour reprendre une formule du politologue Marc Chevrier, on peut se compter chanceux que ces « fondamentalistes du droit » ne soient pas aux commandes du réseau de la santé.

Dans l’essai Le souci contemporain, paru en 1996, la philosophe française Chantal Delsol établit une distinction pertinente en regard de la crise sanitaire. Elle affirme qu’alors que les sociétés anciennes faisaient l’éloge de l’honneur, notre époque moderne n’a de beaux yeux que pour la dignité.

D’un côté, nous dit Delsol, l’honneur se mérite individuellement, par des efforts qui prouvent notre grandeur. C’est l’homme qui doit venger son honneur bafoué, ou le chevalier qui défend son royaume. La dignité, quant à elle, en son sens contemporain, « exige le respect à travers la revendication de ses droits ». La dignité, entendue comme obtention des droits, fait en sorte que l’homme ne compte plus, pour la protéger, sur son agir personnel, mais plutôt sur la société qui lui devrait des droits.

Ainsi du comportement des autorités politiques : notre dignité se trouverait attaquée par cette restriction des droits. La philosophe explique la bataille désespérée du moderne pour ses libertés en raison du fait que c’est, pour lui, la seule façon de « certifier sa propre grandeur ».

Qu’on ne me comprenne pas mal : il ne s’agit pas d’implanter un dispositif de surveillance généralisé et de sortir les matraques pour mater les récalcitrants. Nul fantasme de l’autorité brutale ne m’anime. Il est évident que les débats parlementaires doivent reprendre pour la santé de notre démocratie. Mais, de grâce, acceptons que, pour un moment, nous ayons d’autres préoccupations que nos droits : ils ne forment pas un programme politique. Sachons être dignes de la situation pour sauver l’honneur national.

Philippe Lorange, Saint-Hyacinthe

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