14 mars 2019
Place Frontenac : tel un phénix
Par: Le Courrier

Commerces aux coins des rues Saint-Simon, Saint-Antoine et Saint-François avant le grand feu du 3 septembre 1876. Collection Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe, CH478 - Album Langelier.

À la lumière des nombreuses réactions suscitées par l’incendie qui a ravagé l’immeuble de la Place Frontenac le 27 février, le Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe a cru bon effectuer des recherches afin de clarifier plusieurs interrogations qui ont été soulevées par la population au lendemain de ce triste événement.

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En quelle année furent construits ces bâtiments? Quels sont les commerces qui y ont établi leur place d’affaires au fil des ans? Est-ce la première catastrophe du genre à survenir sur ces coins de rue? Quels sont les impacts de cet incendie sur le paysage patrimonial de Saint-Hyacinthe? Autant de questions qui appellent des réponses. Ce texte rédigé en collégialité par trois membres du Centre d’histoire tente de répondre à ces interrogations.

Dans un premier temps, l’historien Vincent Bernard trace un aperçu historique de ce lieu depuis ses débuts jusqu’en 1903. Puis, le chercheur Paul Foisy poursuit en présentant un événement majeur qui s’est déroulé en 1903 et qui a complètement transformé le paysage maskoutain dans ce secteur de la ville. Enfin, le chercheur Daniel Girouard propose une nomenclature de différents commerces qui se sont succédé à cet endroit de la rue Saint-Antoine, entre les rues Saint-Simon et Saint-François.

L’origine d’un emplacement de choix

Il existe peu de sources archivistiques permettant de dresser un portrait clair des origines de l’établissement dans ce secteur de la ville. Selon les notes historiques du protonotaire Joseph Roy (1838-1919), les premières traces remontent au début des années 1830, alors que le seigneur Jean Dessaules concède et divise le terrain situé sur la rue Saint-Antoine, entre Saint-Simon et Saint-François, à Jean-Baptiste Cageau et son frère d’une part, et à Louis Berthiaume, orfèvre de Sainte-Geneviève de Berthier, d’autre part.

D’entrée de jeu, il faut souligner que c’est en 1830 que le marché s’installe de l’autre côté de la rue Saint-Antoine. Ce faisant, on comprend mieux l’attrait grandissant à l’égard de cette parcelle de terrain. D’ailleurs, lors de nos recherches, nous avons constaté que bien souvent l’adresse des commerçants situés sur ce quadrilatère ne réfère pas à un numéro civique, mais plutôt à la mention « Place du marché ». En 1840, le terrain situé au coin des rues Saint-Simon et Saint-Antoine est vendu à Léonard Boivin, un marchand de Saint-Hyacinthe. Quelques années plus tard, il fait construire une maison en pierre de deux étages pour y loger sa famille et y tenir un commerce. Un feu en 1852 vient endommager la bâtisse, en plus de brûler cinq autres maisons. Boivin en profite alors pour construire une rallonge qui va rejoindre l’autre bâtisse de brique nouvellement construite au coin de Saint-François.

Au décès de M. Boivin en 1868, la bâtisse passe aux mains de différents propriétaires puisque la succession s’avérait plus onéreuse que profitable. Lors du grand feu du 3 septembre 1876, la presque totalité du centre-ville de Saint-Hyacinthe est détruite, dont le quadrilatère qui nous intéresse aujourd’hui. Il faut attendre 1882 pour que Samuel Bourgeois fasse l’acquisition du terrain situé au coin de Saint-Simon pour y construire une nouvelle bâtisse.

De son côté, la bâtisse sise au coin de Saint-François est vendue en 1874 à Isidore Héribel, un commerçant de meuble. Il faut préciser cependant que ce dernier perd tout lors du grand incendie deux années plus tard. Il décide malgré tout d’entreprendre la reconstruction et de continuer de tenir un commerce de meubles. Lors des travaux, il fait affaire avec Octave Bernier, un entrepreneur à qui il vend la moitié de la maison en échange de ses services. Héribel se retire finalement en 1879 et vend sa partie de bâtisse à un certain J.J. Sauvageau, photographe. C’est en 1893 que cette section du bâtiment est vendue à Alfred Lapalme, marchand de fourrures. L’autre portion de la bâtisse demeure la propriété d’Octave Bernier jusqu’en 1892, année où il fait faillite. La propriété passe ensuite entre plusieurs mains, jusqu’en 1903.

La tragédie de 1903

Le 20 mai 1903, un incendie se déclare dans l’usine de chaussures J.A. et M. Côté située à l’angle des rues Saint-Antoine et Hôtel-Dieu. L’alarme est sonnée vers 12 h 20. À ce moment, la situation ne semble pas alarmante, comme le souligne le rédacteur du Courrier de Saint-Hyacinthe quelques jours après le drame : « [c]et incident inspira d’abord peu de frayeur vu que, depuis un mois surtout, de nombreux feux de cheminées faisaient sortir nos pompiers ». Mais en l’espace de quelques minutes, l’usine devient un véritable brasier. Un vent soufflant vers le nord-est fait dangereusement progresser l’incendie.

Le rédacteur du journal La Tribune indique de son côté que « [l]a brigade entière des pompiers s’est transportée sur les lieux, mais à son arrivée, la manufacture Côté, où le feu avait éclaté, était déjà toute en flammes et l’on s’est [tout] de suite mis à l’œuvre pour protéger les édifices voisins ». Vers 13 h 15, lorsque le toit de l’usine Côté s’effondre, le maire Eugène Saint-Jacques envoie un télégramme vers Montréal afin d’obtenir du secours.

Alors que les flammes se propagent vers l’est, la situation se dégrade davantage. Ainsi, pendant que le feu fait rage, les gens qui habitent le quartier tentent littéralement de sauver les meubles. En effet, si de nos jours la sécurité civile parvient à restreindre l’accès des lieux sinistrés, il en est tout autrement à cette époque. Ces personnes entassent donc leurs biens sur les bords des rues et cherchent à obtenir une voiture qui leur permettrait d’éloigner leurs biens du danger.

Le rédacteur de La Tribune poursuit : « Tout espoir de contrôler l’incendie fut perdu. L’élément destructeur se répandit comme un torrent sur ce quartier des maisons en bois longeant la rivière, depuis la rue Sainte-Anne jusqu’au marché à foin [aujourd’hui le parc Bouchard]; et de la rue Cascades, l’on pouvait voir, au fond de chaque rue transversale, comme une fournaise ardente en face de laquelle la foule s’agitait, lançait des appels désespérés, transportait des meubles et des paquets de linge dont quelques-uns prenaient feu pendant le trajet. »

N’oublions pas le fait qu’à cette époque, les moyens de locomotion privilégiés par les Maskoutains sont la marche à pied, les chevaux et les voitures tirées par des chevaux. Plusieurs cours arrière disposent donc de petites écuries et même de basses-cours. On se doute donc de l’effroi qui s’empare des habitants du quartier quand le feu atteint ces bâtiments.

Un peu avant 15 h 25, les pompiers de Montréal arrivent par train. Ces derniers disposent de deux pompes à vapeur, dix chevaux et près de 500 mètres de boyau. À leur arrivée, les bâtiments situés derrière le marché sur la rue Saint-Antoine sont la proie des flammes, soit l’hôtel Frontenac, ainsi que les magasins Lapalme, Racicot et Bourgeois. Selon La Tribune, on retrouvait dans ce dernier commerce des quantités considérables de poudre et d’huile. S’en suivirent donc de « terribles explosions » qui « ajoutèrent à l’horreur du spectacle ».

Puis, ce fut l’hôtel Ottawa. La première pompe est installée à l’angle des rues Saint-Antoine et Saint-François. L’effort des pompiers permet de sauver le marché, mais également les bâtiments situés plus au nord, soit ceux des rues Saint-François, Saint-Denis et même ceux de la rue Girouard. L’autre équipe de pompiers montréalais s’arrête sur la rue Saint-Antoine près de la rue Sainte-Marie. Encore là, leurs actions empêchent le feu de se propager plus au nord et certains bâtiments situés du côté sud de la rue Saint-Antoine seront sauvés des flammes à partir de la rue Sainte-Marie en allant vers l’est.

Au cours de cette journée apocalyptique, les plus vieux élèves du Séminaire se rendent sur les lieux pour aider les citoyens et les sinistrés à déplacer les meubles et les vêtements. Vers 17 h, le feu fait encore rage, mais il arrête de se propager. Presque tous les bâtiments brûlent au sud de la rue Saint-Antoine – entre les rues Hôtel-Dieu à l’ouest, Vaudreuil à l’est, et la rivière au sud. Alors que les pompiers montréalais rentrent chez eux en début de soirée, les sapeurs maskoutains poursuivent le travail toute la nuit. Ces derniers veulent empêcher le feu, encore présent chez S. Bourgeois, de se propager au marché et aux bâtiments situés plus au nord.

Le lendemain de l’incendie, la ville est envahie par les curieux qui se promènent dans les ruines encore fumantes. Le bilan de l’incendie est tragique : plus de 2000 personnes sont à la rue. Du côté des pertes matérielles, il est question de la destruction de sept usines, plusieurs commerces, près de 120 maisons ainsi que l’Académie Girouard.

Un comité de secours est mis sur pied. Des bénévoles parcourent chaque maison de la ville pour amasser des fonds pour venir en aide aux sinistrés qui trouvent refuge en grande partie à l’Hôtel-Dieu et à l’Ouvroir Sainte-Geneviève. D’autres logent dans des tentes qui proviennent de la milice. Selon le rédacteur du Courrier, certains propriétaires peu scrupuleux profitent de la situation pour « extorquer des loyers déraisonnables ». Pourtant, à l’instar des victimes du grand feu de 1876, les Maskoutains se retroussent encore une fois les manches et font preuve de solidarité.

C’est durant les mois qui suivent cet incendie qu’un arrangement est pris entre les trois propriétaires des lots constituant le pâté de maisons situé entre les rues Saint-Simon, Saint-Antoine et Saint-François. Ceux-ci s’entendent sur l’idée de mettre en place une construction uniforme. Il s’agit d’une entente qui survient entre les propriétaires Samuel Bourgeois, Alfred Lapalme et Joseph Choquette – propriétaire de la bâtisse abritant l’Hôtel Frontenac. C’est possiblement pour cette raison que l’on retrouve ces trois écrits à la hauteur des corniches de la bâtisse.

La Place Frontenac et son attrait commercial indéniable

Ayant pignon sur rue dans le secteur de « la Place du marché », il faut savoir qu’un grand nombre de commerçants se sont succédé dans les locaux de l’édifice de la Place Frontenac. À l’aide d’anciens bottins téléphoniques de la ville de Saint-Hyacinthe (1900-1947) ainsi que d’articles tirés des journaux du Courrier et du Clairon, nous avons pu cibler plusieurs de ces commerçants.

Le bottin de 1904 nous indique qu’au 104, rue Saint-Antoine, on retrouve le commerce Bourgeois S. & Cie, épiceries et ferronnerie et au numéro 108, la Eastern Clothing Co. D’après une annonce parue dans Le Courrier du 9 septembre 1903, on retrouve au numéro 110 le commerce Chs. G. Racicot, marchand qui vend divers grains et farines. À cette époque, il y a aussi au numéro 116 les marchands de fer Lefebvre et Larivière et, au numéro 120, l’Hôtel Frontenac.

L’inscription « A. Lapalme » que l’on voit sur le fronton central du bâtiment désigne monsieur Alfred Lapalme, marchand de fourrures. Il est décédé vers 1904 puisque le 20 avril de cette année paraît dans Le Courrier un avis public par lequel on annonce la vente aux enchères de tous les effets mobiliers, dont un fond de marchandises en fourrures manufacturées provenant de la succession de feu Alfred Lapalme, marchand de Saint-Hyacinthe.

En 1915, le magasin Bourgeois est toujours présent au coin de Saint-Antoine et Saint-Simon. On y retrouve d’ailleurs une ferronnerie, une épicerie et une quincaillerie. Au-dessus du magasin Bourgeois, la compagnie A. Amyot & Cie utilise un local afin d’y confectionner des vêtements. Au numéro 114 se trouvent les locaux du journal La Tribune. On remarque à cette époque que l’Hôtel Frontenac est inscrit sous deux numéros civiques, soit au 118 et au 120, rue Saint-Antoine. En 1917, une annonce parue dans Le Clairon vante les mérites des Automobiles Maxwell. La concession de Saint-Hyacinthe, propriété de J.C. Drolet, est située au 116, rue Saint-Antoine. Au début du XXe siècle, Maxwell Motor était un des plus grands fabricants automobiles en Amérique du Nord. Cette compagnie est toutefois absorbée par Chrysler en 1925.

Nous n’avons pu cibler le moment où l’Hôtel Frontenac a cessé de loger à l’angle des rues Saint-Antoine et Saint-François. Le 9 mars 1917, Le Clairon publie une transaction importante : « M. Pierre Gadbois, propriétaire de l’hôtel Frontenac, vient de vendre sa propriété à M. Lafrance, commerçant de Saint-Hyacinthe, pour le prix de 22 000 $ ». Le 5 octobre 1934, le même journal publie l’annonce suivante : « L’Hôtel Frontenac a été vendu à M. Choquette pour la somme de 13 000 $. »

De 1927 à 1936, les autres commerces ne sont plus cités dans les différents bottins. Seul s’y trouve encore le magasin Bourgeois identifié sous la raison sociale Louis Bourgeois Ltée ferronnerie en gros et en détail. En 1941, monsieur Victor Sylvestre achète l’immeuble Bourgeoys. À partir de 1942 apparaissent dans le bottin les Appartements Bourgeoys situés au 1515, rue Saint-Antoine. Dans l’édition du 12 février 1943 du Clairon, on annonce : « Achat d’un magasin, M. Victor Sylvestre, marchand en gros de cette ville, s’est porté acquéreur de la maison de commerce J.W. Brasseur, ferronnerie, au coin des rues St-Antoine et St-Simon. La maison continuera ses activités sous le nom de Magasin Bourgeoys. »

Le 20 avril 1961, Le Courrier titre : « Le “Magasin Bourgeoys” est vendu par la succession Victor Sylvestre ». Les acquéreurs sont Antonio Moreau, marchand de la rue Sainte-Anne, André Phaneuf, l’un de ses employés depuis une douzaine d’années, et Maurice Lambert, ancien marchand de Saint-David de Yamaska. On projette alors de déménager le commerce situé au 1505, rue Saint-Antoine dans un tout nouvel édifice qui sera situé au 1695 de la rue Saint-Antoine, voisin de la Buanderie Saint-Hyacinthe. Bien que dans la publicité on mentionne le Magasin Bourgeoys Inc., on le connaît aussi sous le nom de Quincaillerie Bourgeois. On le retrouve dans les journaux locaux jusqu’en 1978.

Pour la génération des « baby-boomers », l’évocation de certains commerces logés dans l’édifice Frontenac fait ressurgir des souvenirs de jeunesse. Comme le magasin A. Létourneau Ltée, situé au coin de Saint-Simon, où on pouvait trouver de l’équipement de bureau et de la papeterie. Il y a également le magasin Handy Andy, situé au 1575, Saint-Antoine, où on vendait entre autres des pièces pour l’automobile, des appareils électroménagers et des jouets.

En somme, l’incendie du 27 février 2019 qui a ravagé la Place Frontenac laisse un vide indéniable au centre-ville maskoutain. Âgé de 116 ans, cet édifice patrimonial abritait au rez-de-chaussée quatre restaurants et un commerce : Super Sushi, Québec’Africaine, Dame Tartine, Ô St-Patrick et L’Escabèche. Ailleurs dans la bâtisse étaient logés plus de 60 locataires répartis dans une quarantaine de logements. La partie ouest de l’édifice est celle qui a été la plus touchée et c’est pourquoi elle a été immédiatement démolie.

Il faut donc garder à l’esprit que la bâtisse a été construite à la suite d’un grand feu qui a consumé une grande partie du centre-ville maskoutain en 1903. Tel un phénix, le bâtiment situé aux coins des rues Saint-Simon, Saint-Antoine et Saint-François renaissait de ses cendres. D’un triste événement est né quelque chose de grand et de beau. Le bref survol historique que l’on vous propose se veut en quelque sorte un message d’espoir, d’abord pour les sinistrés, mais également pour les Maskoutains en général, qui ont vu disparaître un morceau de leur patrimoine bâti.

Ainsi, le Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe est d’avis que l’éventuelle bâtisse conserve cet aspect d’unité qui la caractérisait avant l’incendie du 27 février 2019. Son architecture, marquée par sa façade en pierres et ses corniches en bois peintes en blanc tout du long, devrait rester afin de conserver ce caractère distinctif et patrimonial de la Place Frontenac.

Daniel Girouard, Paul Foisy et Vincent Bernard | Membres du Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe

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