23 avril 2020
Sortir de la retraite pour travailler avec sa fille à l’Hôtel-Dieu de Saint-Hyacinthe
Réaliser un rêve en temps de pandémie
Par: Martin Bourassa

Photo François Larivière | Le Courrier ©

Infirmière et enseignante en soins infirmiers retraitée, la Maskoutaine Marylène Lussier s’est portée volontaire pour travailler à l’Hôtel-Dieu de Saint-Hyacinthe aux côtés de sa fille Audrey-Maude. Cette dernière y est préposée aux bénéficiaires, tout en terminant ses études en soins infirmiers au Cégep de Saint-Hyacinthe. Photo François Larivière | Le Courrier ©

En pleine pandémie de la COVID-19, la Maskoutaine Marylène Lussier a trouvé le moyen de réaliser le rêve de sa vie. Et dans un centre d’hébergement de soins longue durée (CHSLD) par-dessus le marché! Le week-end dernier, cette infirmière de profession et enseignante en soins infirmiers retraitée était sur la ligne de front aux côtés de sa fille, Audrey-Maude Courchesne, à l’Hôtel-Dieu de Saint-Hyacinthe.

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La première en tant qu’infirmière volontaire pour répondre à l’appel lancé par le premier ministre François Legault et la seconde à titre de préposée aux bénéficiaires pour veiller sur les gens âgés et malades qu’elle côtoie depuis trois ans déjà.

La mère et sa fille ont travaillé ensemble pour la toute première fois samedi après-midi, « un grand moment de bonheur », raconte avec une fierté débordante Marylène Lussier, pour qui cette pandémie marque un grand retour sur le terrain, au sein de l’établissement où elle avait œuvré de 1990 à 2003 à titre d’infirmière, puis comme coordonnatrice de 2009 à 2012.

C’est pourtant avec beaucoup d’amertume qu’elle avait quitté l’Hôtel-Dieu de Saint-Hyacinthe et abandonné la profession d’infirmière au début des années 2000. Mme Lussier affirme que le virage ambulatoire imposé et négocié au milieu des années 1990 par l’ancien ministre péquiste de la santé, Jean Rochon, avait eu raison de sa motivation. L’époque des coupures pour l’atteinte du déficit zéro avait complètement bouleversé la philosophie des soins en établissement, dit-elle. Le cœur n’y était tout simplement plus. Et pour ne pas imposer « un air bête » aux résidents, elle avait donc décidé de délaisser la profession au profit de l’enseignement.

Partager sa passion était alors devenu sa priorité.

Et c’est à l’École professionnelle de Saint-Hyacinthe, de 2003 à 2019, pour former les infirmières auxiliaires et les préposées aux bénéficiaires de demain qu’elle a trouvé le terrain fertile pour faire pousser de nouvelles vocations.

Puis, il y a quelques mois à peine, elle s’était convaincue qu’elle avait fait le tour du jardin et qu’elle avait donné ce qu’elle avait à donner : le meilleur d’elle-même.

Marylène Lussier avait donc décidé de tourner le dos définitivement aux soins infirmiers et à l’enseignement pour se concentrer à temps plein sur une autre de ses passions : le coaching de vie. Cette retraite des soins aura été de très courte durée.

L’appel du cœur

La pandémie de la COVID-19 a eu raison de ses résolutions et de son confort.

Comme des milliers d’autres, Mme Lussier n’est pas restée insensible à l’appel à la mobilisation et au volontariat lancé par François Legault.

Se sentant directement interpelée par ce discours et l’état de la situation, elle a aussitôt levé la main par devoir, par sens civique. « J’ai eu l’appel du cœur. Je ne pouvais tout simplement pas rester à me bercer dans mon salon à Saint-Thomas-d’Aquin. Pas quand je pense à ma fille, à mes anciennes collègues, à mes anciens élèves et à tout mon monde à l’Hôtel-Dieu. Je leur devais ça par amour et par solidarité. »

Elle a donc téléphoné à son amie Guylaine Fournier, gestionnaire au Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie-Est (CISSSME), qui l’a encouragée à reprendre le flambeau et à donner son nom en référence. Elle s’est ensuite inscrite sur le site Je contribue le 23 mars tout en commençant les procédures pour réactiver sa licence d’infirmière. Le 26, elle avait une confirmation que sa candidature avait été retenue et elle a eu droit à une entrevue téléphonique le 28. Deux jours plus tard, la réponse de son embauche tombait. Le 3 avril, elle commençait une formation de mise à niveau des compétences à l’Hôpital Honoré-Mercier. Et le 7 avril, Marylène Lussier a pris la direction de l’Hôtel-Dieu pour un tout premier quart de travail à l’unité de la Gare.

« Honnêtement, le système a fonctionné dans mon cas. Je suis quand même surprise de la rapidité de réponse de l’employeur et de mon ordre professionnel. Deux semaines ont suffi pour me permettre de m’investir sur le terrain, c’est bon, non? »

Tous n’ont pas eu cette chance cependant. Deux anciennes collègues qui s’étaient portées volontaires tout comme elle n’ont pas été appelées et ignorent pourquoi. Et elle a eu connaissance d’une infirmière retraitée de l’hôpital qui a dû patienter un bon trois semaines avant de pouvoir réintégrer le centre hospitalier.

Selon des chiffres donnés la semaine dernière par la ministre de la Santé, Danielle McCann, pas moins de 1668 personnes se sont inscrites sur le territoire du CISSSME par l’entremise du site Je contribue. Sur ce nombre, 538 entrevues ont été réalisées et 256 confirmations d’embauche ont suivi. On note toutefois qu’il y a eu 80 désistements et seulement 176 embauches au final, dont celle de Mme Lussier.

Et alors que la rémunération des médecins spécialistes appelés à prêter mainforte en CHSLD a fait couler beaucoup d’encre au cours des derniers jours, notre infirmière volontaire n’accorde pas trop d’importance à son propre salaire. Il devrait se situer quelque part autour de 35 $ de l’heure puisque son ancienneté a été reconnue. On est loin du traitement qui sera réservé aux spécialistes, mais elle ne s’en préoccupe aucunement, estimant que ce débat n’a pas sa place à l’heure actuelle.

« Je ne suis pas choquée, le salaire des spécialistes ne me jette pas par terre, je suis capable de faire la part des choses et c’est tellement secondaire. »

Une belle jeunesse

Pour l’instant, dit Marylène Lussier, toutes les énergies doivent être investies sur le terrain, où elle s’active d’ailleurs quatre jours par semaine depuis deux semaines déjà.

Et comment « les retrouvailles » se sont-elles déroulées?

« Super bien, vraiment. Les filles étaient toutes contentes de me voir, de savoir que j’y suis en plus par choix avec tout mon bagage d’expérience. La situation est inédite. On n’a jamais vécu quelque chose comme ça et il y a énormément d’improvisation. Je sens que ma présence a quelque chose de rassurant et que j’apporte de la stabilité. Le personnel est fatigué. Il l’était déjà avant la pandémie, alors imaginez maintenant. Pour ma part, je suis à l’horaire jusqu’au 25 avril, mais dans les faits, je pense que j’y serai aussi longtemps que nécessaire, au moins tout l’été », croit celle qui dit passer beaucoup de temps à appeler les familles des résidents et à faire de la paperasse. Beaucoup plus de paperasse d’ailleurs qu’à l’époque où elle était infirmière à l’Hôtel-Dieu.

Et comment se portent les personnes hébergées et privées de visites depuis le 14 mars?

« Ça ne va pas si mal que ça, car beaucoup n’ont pas conscience de ce qui se passe à l’intérieur comme à l’extérieur. Je suis pas mal impressionnée par le travail de tout le monde. Les gens travaillent fort et y mettent du cœur, je pense particulièrement aux préposés aux bénéficiaires. Il y a une belle jeunesse qui s’active à l’Hôtel-Dieu. »

Une belle jeunesse comme sa fille Audrey-Maude, sa grande fierté, qui marche sur les traces de sa mère et partage sa même passion. Préposée aux bénéficiaires à l’Hôtel-Dieu depuis trois ans pour financer ses études, tout en acquérant une expérience pratique qui lui servira toujours, la jeune femme de 20 ans aurait dû terminer ce printemps sa formation d’infirmière au Cégep de Saint-Hyacinthe, avant de poursuivre sa formation à l’université cet automne. Ces plans sont plus incertains que jamais, mais il n’est pas exclu qu’Audrey-Maude change de catégorie d’emploi prochainement à l’Hôtel-Dieu puisque les étudiantes en soins infirmiers viennent d’être mobilisées par le gouvernement pour intervenir dans les CHSLD de la province.

Outre le fait de pouvoir travailler avec sa fille, Mme Lussier mentionne avoir vécu son moment coup de cœur il y a quelques jours à l’Hôtel-Dieu quand elle a amené une personne souffrant d’Alzheimer à la fenêtre de sa chambre pour que sa famille puisse la voir et lui envoyer des baisers à la volée. Voilà bien la preuve que, malgré toute la pression et la désorganisation qui règnent dans nos établissements de santé, il est encore possible d’y trouver des parcelles de soleil et des moments qui réchauffent le cœur.

Parlez-en à Marylène Lussier et à sa fille.

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