14 novembre 2013
Un étudiant au Séminaire? (1)
Par: Le Courrier
Un élève du Séminaire revêtu du « costume » tel que décrit dans cet article.

Un élève du Séminaire revêtu du « costume » tel que décrit dans cet article.

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Nous poursuivons avec les mémoires du Dr Jean Lafond.

Nos parents désiraient pour leurs enfants l’instruction la plus complète et la meilleure formation. Quand tu avais fait la huitième année à l’école des frères ou au couvent des religieuses, l’échelon suivant pour les garçons, dans les années 1925, était le Séminaire où tu faisais tes études classiques, comme on disait dans le temps.Dans mon village, à cette époque, seuls les deux garçons du notaire Deslandes avaient le privilège de fréquenter le Séminaire de Saint-Hyacinthe. J’étais le suivant à atteindre l’âge et à avoir l’opportunité d’y entrer. Je voulais bien poursuivre mon instruction et j’enviais les professionnels que je connaissais, docteurs et notaires, mais j’envisageais mal le départ de chez moi pour dix mois. C’est avec peine que j’entrevoyais la séparation d’avec les parents, frères et soeurs, amis et compagnons de jeux. De plus, un des garçons Deslandes m’avait dit : « La nourriture au collège n’est pas celle de nos mères ». Pour toutes ces raisons, j’hésitais, je tergiversais, je faisais reluire à mon père les services que je lui rendrais en restant à la maison. Je serais toujours là; il n’aurait plus besoin d’homme engagé et plus tard, je pourrais lui succéder. Maman, plus sentimentale, plus ennuyeuse, se tenait à l’écart et, par un signe de tête seulement, approuvait les idées de son mari. Les raisons de papa et la raison du gros bon sens l’emportèrent et, au début de septembre 1924, je faisais mon entrée au Séminaire. Ma première visite de cette grande maison remplie de soutanes m’émerveillait. Nous étions environ 400 pensionnaires éparpillés dans trois ou quatre dortoirs, une vingtaine de classes, une grande salle d’étude et une salle de récréation trop petite pour que tous les étudiants puissent s’y amuser en même temps. Le lever à 5 heures et 17 minutes, l’étude à 6 heures, la messe à 7 heures, le déjeuner à 7 heures et trente et la classe à 8 heures; toutes les étapes de la journée survenaient à la minute, à la cloche, en rang et en silence. Pour les jeunes « navots » (nouveaux du collège), c’était un changement radical de nos habitudes, changement brusque et inattendu auquel nous eûmes beaucoup de difficulté à s’adapter totalement et rapidement. Au début, les accrochages survenaient avec les copains, avec les surveillants et avec les professeurs. Plus de compréhension de part et d’autre aurait facilité l’adaptation, mais on agissait comme des policiers : il fallait briser les caractères et mater les velléités de liberté. Au Séminaire, le « costume » était obligatoire. Et quel costume! Imposer un tel accoutrement à des élèves, de nos jours, serait utopique et irréalisable. Imaginez : une redingote en serge bleue descendant aux genoux, serrée à la taille avec quatre ou cinq boutons, de plus une ceinture bleue pâle dont deux pans descendaient aux genoux et, comme couvre-chef, un képi comme en portait à l’époque les soldats de la Légion Étrangère. Une chance que nous étions en vacances durant les grandes chaleurs; mais, comme en juin et septembre il faisait parfois très chaud, nous étions en nage sous ce costume. Nous le revêtions au lever et l’enlevions pour se coucher. Durant mes premières années, il fallait même le garder en récréation et au jeu; c’était ridicule et ça sentait la sueur là-dessous. Nous étions à peine arrivés depuis une heure, j’étais au dehors, revêtu de mon costume tout neuf, et je faisais le tour des terrains de jeux, quand un gars, issu de Saint-Marcel, m’aborde et, me trouvant un air sympathique, me demande : « Sais-tu où est la « bécosse » icitte? » Je pouffai de rire et lui répondit : « Ti-gars, il n’y a pas de bécosse ici, mais des « latrines » ». « Des quoi que tu dis? » « Viens avec moi, je vais te montrer ce que sont les latrines. » Il n’en revenait pas, des bécosses à l’eau sur un plancher de ciment. La vie de collège l’a tellement émerveillé qu’après les Fêtes il ne revint pas Séminaire. Un concitoyen, Julien Delorme, entré en même temps que moi, fut mon condisciple durant une année seulement; il ne pouvait accepter la règle, la discipline, les heures d’étude et l’éloignement du foyer. Il apprenait très peu, ne pouvant digérer le latin et l’analyse grammaticale et encore moins la cuisine des bonnes Soeurs Sainte-Marthe. Quand débute ton adolescence, que ton instruction est en progrès, que ton imagination travaille de plus en plus, que ton désir de connaître augmente et que ta perception de la vie se manifeste, tu voudrais alors ne pas être limité dans tes initiatives et ton désir de savoir. Au Séminaire, tu n’étais pas un chercheur, mais un écouteux et un suiveux. Les frustrations étaient ton lot.

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