28 novembre 2013
Un étudiant au Séminaire (2)
Par: Le Courrier
Classe des finissants de 1931-1932. M. Lafond est identifié par une flèche blanche.

Classe des finissants de 1931-1932. M. Lafond est identifié par une flèche blanche.

En classe

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En classe

Entré en éléments latins, après quelques semaines de cours, je me disais : « Je perds mon temps ici ». Ayant fait ma huitième année, je savais tout ce qu’on m’enseignait excepté les premières notions de latin. Aussi, je n’étais pas porté au travail assidu et soutenu. Mon professeur, l’abbé Émilien Ravenelle me le disait toutes les semaines; mais, même à cela, sans faire d’effort, je me classai huitième de ma classe. J’eus l’impression d’avoir perdu mon année.

En syntaxe, je fus très malheureux. Mon professeur était l’abbé Eucher Martel. Nous avions une antipathie l’un pour l’autre. Elle dura toute l’année et même plusieurs années après la fin de mes études.Il avait recueilli les appréciations de l’abbé Ravenelle et les mêmes remarques se faisaient avec plus d’insistance et de « martellement ».Le comble survint un jour que l’abbé Martel me posait une question dont j’ignorais la réponse. Il me dit : « Je vais faire venir ton frère Paul qui est en éléments; il va me donner la réponse ». C’est ce qui arriva. Mais sur le billet envoyé à mon frère lui demandant de venir dans la classe de syntaxe, la réponse à la question était notée.J’étais humilié, en maudit, et le suis resté toute l’année; je ne croyais pas qu’un prêtre puisse faire une chose semblable. Inutile de dire que mon année fut médiocre.

La cigarette

La défense de fumer était une frustration très importante. Quelques « collégiens spéciaux », sages et studieux, avaient ce privilège en étant « servant de messe »; ce service leur permettait d’aller fumer dans la chambre de leur officiant à certaines heures du jour et aux jours de congé.

Nous, les parias, qui sentions l’odeur de la pipe ou des cigarettes venant des bouches et des soutanes des professeurs n’avions pas la permission de griller une ou deux cigarettes de temps à autre; il fallait le faire en cachette et risquer de mériter un « trois » de conduite. C’est arrivé une dizaine de fois durant mes études.Quand nos parents venaient au parloir et qu’avec eux nous pouvions sortir en ville durant quelques heures, nous en profitions pleinement, quitte à avoir un mal de tête, la bouche et la langue brûlées. Nous étions contents d’avoir pu manquer à la règle avec la permission.

Casavant

Tout près du Séminaire était, et est encore, la manufacture d’orgues Casavant. Renommée partout dans le monde, on venait de loin la visiter et obtenir quelques notions sur la fabrication des orgues.

Mon séjour au Séminaire a duré huit années; durant toutes ces années j’ai eu l’espoir de visiter la manufacture et voir le procédé de fabrication de l’orgue; vain désir, aspiration frustrée! Ça n’était pas au programme, tu n’avais pas besoin de ces notions pour te diriger vers le sacerdoce.D’autres usines, à Saint-Hyacinthe, comme la Penman’s, Ames Holden, la Manhasset et J.M. Côté et d’autres auraient sûrement été très intéressantes à visiter. On ne parlait jamais de telles visites.

Le petit boisé

Durant les premières semaines de l’automne, le petit boisé en arrière du Séminaire me fascinait et ceci pour deux raisons : l’abbé qui s’y promenait et les petits animaux, pigeons, oiseaux et écureuils, qu’il avait apprivoisés.

Venant d’un milieu mi-urbain, mi-rural, j’étais émerveillé de voir le père Gustave Roy se promener lentement et distribuer aux petites bêtes qui se perchaient sur ses épaules des noix et des graines qui faisaient leurs délices.Comme d’autres condisciples, j’aurais aimé y aller, mais c’était un royaume où seuls pénétraient quelques prêtres privilégiés. Des leçons de zoologie et de botanique auraient été possibles dans cet endroit, mais le père défendait toute intrusion.

Nourriture

Ayant grandi dans une famille nombreuse, neuf enfants et le paternel étant un boucher, j’étais habitué à une nourriture variée et plus substantielle que celle que nous fournissait le collège et les bonnes Soeurs Sainte-Marthe. Elles faisaient leur possible, mais faire la cuisine pour 400 pensionnaires n’était pas une sinécure.

Je rêvais souvent à un bon rôti de lard ou une bonne pièce de boeuf ou de veau, comme celles préparées par ma mère, et je m’illusionnais à déguster de succulents morceaux de tartes ou de gâteaux.Certains soirs, où le repas avait été mauvais, il l’était de façon générale, mon estomac criait famine et le sommeil venait difficilement. J’en ai souffert tout le temps de mes études; ce furent huit années de jeûne; le carême a été accompli pour le reste de mes jours.Heureusement que mes parents, lors de leurs visites, apportaient quelques petites gâteries qui nous aidaient à subsister jusqu’aux jours où c’était festin au collège; ces jours étaient ceux où on nous servait des fèves au lard et de la mélasse accompagnées de bon pain, on faisait la boustifaille!Les classes de l’après-midi étaient remplies de collégiens somnolents et gare à ceux qui « cognaient des clous »!

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