4 juin 2020
Projet de piétonnisation dans un centre-ville
Un expert français répond à nos questions
Par: Jean-Luc Lorry

Sébastien Bourdin enseigne la géographie économique à l’École de Management de Normandie en France. Photo gracieuseté

Professeur en géographie économique à l’École de Management de Normandie en France, Sébastien Bourdin a répondu aux questions du COURRIER sur le thème de la piétonnisation dans un centre-ville. Ces dernières semaines, le projet pilote d’interdire temporairement la rue des Cascades à la circulation automobile a créé une vive controverse au centre-ville de Saint-Hyacinthe.

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Le Courrier : Quels sont les avantages et les inconvénients de piétonniser une artère commerciale importante située dans un centre-ville?

Sébastien Bourdin : Dans les avantages, on retrouve bien évidemment l’idée de réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais aussi une amélioration significative de la qualité de vie et du bien-être des habitants. Ces derniers sont plus enclins à déambuler dans les centres-villes s’ils se sentent en sécurité, sans les voitures. Je ne parle pas d’inconvénients, mais plutôt de limites. En effet, si une politique de piétonnisation n’est pas accompagnée d’une politique de transports visant à faciliter le stationnement des véhicules en périphérie et l’acheminement des conducteurs en centre-ville par des modes de transports en commun rapides, le risque est grand de voir se dépeupler les centres urbains. L’automobiliste est schizophrène! Nous voulons nous garer au pied de chez nous, mais ne voulons pas de la voiture en ville. Les commerçants le sont aussi! Ils souhaitent que l’on offre des places de stationnement dans les centres-villes – sans quoi leurs clients ne viendraient pas – mais plaident pour plus de mobilités douces dans les centres urbains.

Le Courrier : Dans le cadre de la présente crise sanitaire, plusieurs municipalités au Québec vont de l’avant dans la piétonnisation de rues commerciales. De telles initiatives risquent-elles d’affaiblir des commerçants déjà durement touchés par les effets économiques de la pandémie?

Sébastien Bourdin : À mon avis, c’est tout l’inverse. La pandémie a été l’occasion de s’interroger sur nos pratiques de consommation au quotidien et le confinement nous a invités à consommer plus local, à aller davantage dans les petits commerces de proximité plutôt que dans les grands centres commerciaux. Il faut donc « transformer l’essai » pour faire en sorte de pérenniser ce souhait des consommateurs de changer leurs comportements de consommation.

Le Courrier : Des marchands considèrent dans notre municipalité, qui compte environ 56 000 habitants, que la création d’une rue piétonne aura comme conséquence une diminution de leurs chiffres d’affaires. Estimez-vous qu’il y a un risque financier pour les détaillants ayant pignon sur une future rue piétonne?

Sébastien Bourdin : Aucune étude scientifique n’a prouvé cela pour le moment. Aujourd’hui, les habitants ont un besoin de déambulation, d’espaces publics sécurisés et agrémentés. Un exemple concret est celui de Strasbourg en France qui, en piétonnisant l’hypercentre et en favorisant les modes de déplacements doux, a permis de maintenir une vitalité commerciale dans l’hypercentre. Cela prend du temps pour changer les comportements des consommateurs, mais ça marche! La principale menace pour les centres-villes de commerçants n’est pas la piétonnisation, mais le commerce en ligne. C’est donc pour cette raison que les commerçants de centre-ville doivent s’organiser pour proposer des alternatives communes et collaboratives afin de démontrer la valeur ajoutée qu’ils peuvent avoir face aux géants tels que Amazon.

Le Courrier : Selon votre expertise, une rue piétonne avantage-t-elle certaines catégories de commerce au détriment d’autres?

Sébastien Bourdin : La vraie richesse d’un centre-ville est la mixité commerciale. Autrement dit, il est indispensable d’avoir un large panel de magasins en matière de thèmes (métiers de bouche, vêtements, etc.) et de taille (grandes marques, marques de proximité). Mais il faut que ces commerces s’adressent à une population diversifiée (revenus modestes et revenus élevés, jeunes et moins jeunes, etc.) pour attirer un maximum de personnes. Il est donc indispensable d’avoir ce mélange.

Le Courrier : Avant de mettre en place un projet de rue piétonne dans un centre-ville doit-on préalablement sonder les commerçants?

Sébastien Bourdin : Oui, mais pas seulement. Car c’est effectivement eux qui connaissent le mieux leur clientèle et leurs besoins/attentes, mais en même temps, il est important également d’aller interroger la clientèle et de les inclure dans les projets de piétonnisation. Il y a une vraie nécessité de mettre en place une gouvernance territoriale de ces projets afin d’avoir différents avis et de tirer parti au mieux des propositions des parties prenantes du projet pour qu’il soit un succès.

Le Courrier : Est-ce à des élus de décider si une rue piétonne doit voir le jour dans une municipalité et en décider les paramètres (par exemple la fréquence d’interdiction à la circulation automobile dans le cas d’un projet pilote temporaire)?

Sébastien Bourdin : Oui et non! Oui, car en tant qu’élus, c’est à eux de prendre la décision, mais non aussi, car cette décision ne doit pas être prise unilatéralement. Comme expliqué ci-dessus, de tels projets impliquent de nombreuses parties prenantes et il faut qu’elles soient consultées (y compris les acteurs qui sont contre ce type de projet, car c’est important d’écouter leurs arguments et de les prendre en considération autant que possible).

Le Courrier : Une municipalité doit-elle avoir des attraits touristiques ou organiser des activités d’animation pour que la transformation d’une artère commerciale en rue piétonne soit un succès?

Sébastien Bourdin : Oui, il ne suffit pas de décréter qu’un centre-ville devient piéton pour que les commerçants voient leur nombre de clients augmenter de manière automatique. Lorsqu’ils se rendent en centre-ville, les gens recherchent une expérience qu’ils ne retrouveraient pas sur Internet et dans les centres commerciaux localisés en périphérie. Il est donc essentiel de proposer un centre-ville attractif commercialement et agréable à pratiquer pour donner l’envie aux populations de s’y rendre et d’y rester le plus longtemps possible. Pour cela, proposer des animations régulières est un gage de succès, le bouche-à-oreille fera le reste!

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