27 avril 2017
Une enfance au cimetière (1)
Par: Le Courrier
Une enfance au cimetière (1)

Une enfance au cimetière (1)

Dans le cadre des célébrations du 25e anniversaire de l’Écomusée de l’Au-delà, j’ai été invité en novembre dernier à faire une courte présentation sur mon enfance au cimetière de la cathédrale à Saint-Hyacinthe. L’objet de cette présentation prenait mon enfance comme prétexte, mais voulait en fait ouvrir la porte sur un aspect beaucoup plus vaste qu’est celui des cimetières en tant qu’espaces verts urbains. 

Je dédie cette chronique à mon père, grand vivant parmi les morts, décédé alors qu’il habitait encore la maison du cimetière de la cathédrale en 1992. 

La maison du cimetière de la cathédrale à Saint-Hyacinthe fut construite dans le dernier quart du XIXe siècle. La construction d’un charnier pour l’entreposage des dépouilles en hiver et un grand garage complétèrent l’installation.

Mon père y prit ses fonctions en 1953 et y installa sa famille alors composée de deux jeunes garçons. Je vins m’y ajouter et vis le jour dans cette maison même en 1955. Nous occupâmes cette maison et ces lieux durant presque 40 ans où mon père, Jean Lincourt, assurait la conduite des activités d’enterrement et d’entretien du cimetière sous la supervision du procureur de la Corporation épiscopale catholique romaine du diocèse de Saint-Hyacinthe.

La propriété diocésaine est située dans un secteur périphérique de la ville, dans la paroisse de Saint-Hyacinthe-le-Confesseur et, plus précisément, au lieu-dit du « village Casavant ». Il est composé de plusieurs éléments, dont le cimetière lui-même qui s’étend sur une superficie d’une dizaine d’hectares et qui est bordé dans sa partie sud par la rivière Yamaska. Un autre cimetière plus à l’est, celui de la paroisse Notre-Dame-du-Rosaire, plus modeste, longe également la rivière. À cette époque, en face, au nord, la ferme laitière du séminaire de Saint-Hyacinthe, sa maison et ses dépendances sont occupées par la famille Perrault. 

Le séminaire, plus à l’ouest, accueille de nombreux étudiants du cours classique depuis 1853 et est entouré de vastes parterres, de terrains sportifs et de boisés. Entre les deux, l’usine des frères Casavant – d’où le nom du village – facteurs d’orgues mondialement connues, procure du travail à la cinquantaine de familles qui habitent les quelques rues avoisinantes. Enfin, au centre, était située l’école Saint-Antoine qui accueillait les petits du village et ceux du rang du Rapide-Plat, de la première à la septième année.

C’est donc dans ce petit monde, si vaste et si magique dans nos têtes d’enfants que nous faisions nos premiers pas. Que de beaux étés nous avons passés aux sons des orgues accordées par les musiciens qui nous parvenaient des fenêtres grandes ouvertes des ateliers! 

Sans trop m’allonger, car ces souvenirs pourraient composer un grand récit, j’évoquerai celui du pèlerinage annuel qui a lieu chaque premier dimanche du mois de septembre. C’est la rentrée, nous avons déjà amorcé l’année scolaire ou nous nous apprêtons à le faire. L’été est terminé, mais il persiste encore, au centre de la journée, un air chaud estival, malgré les nuits qui commencent à rafraîchir. 

Le cimetière a été astiqué durant la semaine précédente, les bordures des allées taillées, la pelouse tondue. Une odeur de gazon fraîchement coupé flotte dans l’air. La veille, le samedi, mon père a préparé l’estrade pour la grand’messe que le curé de la cathédrale viendra dire devant la statue de saint Joseph, à l’entrée principale du cimetière. 

Dimanche matin, il fait beau, la journée s’annonce lumineuse et nous complétons les derniers préparatifs par l’installation des tapis-gazon et d’un fil électrique pour le microphone. Les gens arrivent, assistent à la messe et vont par la suite déposer des brassées de glaïeuls et autres récoltes fleuries devant le monument funéraire familial. Il y a des fleurs partout.

Après la messe, en début d’après-midi, c’est le moment que j’attends le plus. L’orchestre Philharmonique de Saint-Hyacinthe viendra défiler jusqu’à la pierre tombale de Léon Ringuet, musicien et compositeur, directeur de la Philharmonique pendant plus d’un demi-siècle. J’admire la trentaine de musiciens vêtus de leur bel uniforme de parade bourgogne et or qui forment leur ordre de marche et s’ébranlent. Arrivée à destination, devant le monument, la troupe fait halte puis, demi-tour à gauche! La Philharmonique exécute alors quelques airs originaux de Léon Ringuet. 

Toujours ébahi par ce spectacle, je surveille le moindre mouvement des musiciens, j’enregistre la moindre note. Puis, apothéose suprême, un trompettiste se détache du groupe et, dans un grand et lent moment de solennité paralysante, il exécute la sonnerie aux morts. Tous se taisent, sérieux, recueillis. Un lourd silence s’abat sur la foule, rompu uniquement par le bruissement des feuilles de peupliers qui s’agitent au loin, près de la rivière. Le musicien reprend son rang, la fanfare reprend son parcours. C’est la fin de la journée.

image