15 septembre 2011
Génération pendue
Une jeune fille face au suicide
Par: Fabienne Costes

Le suicide est la première cause de mortalité chez les jeunes au Québec. Et c’est en région que l’on se suicide le plus. Au-delà des statistiques, Génération pendue de Myriam Caron n’explique pas ce phénomène. Il le montre, simplement, à travers les yeux d’une adolescente comme les autres, aussi fougueuse que mélancolique. Un récit qui nous oblige à regarder le mal en face.

Mael commence ce qu’elle appelle son « guide de survie » à l’âge de 14 ans. On suivra son cheminement jusqu’à sa maturité, 13 ans plus tard. On la verra adolescente rebelle et colérique, se disputer sans cesse avec son père et, à 20 ans, se réfugier dans ses bras pour qu’il la console. Mael qui vit près de Sept-Îles, face au fleuve, devra surmonter la douleur de perdre plusieurs amis et proches qui se donneront la mort.

La jeune fille tentera elle-même de se suicider plusieurs fois. Lors d’une de ses tentatives où elle s’est entaillé les veines dans le bain, elle prendra une autre décision, celle de vivre. Voilà comment la jeune fille explique son choix de ne pas mourir, après être passée dans le salon, devant ses parents « obnubilés par la télévision » : « J’ai le goût de descendre en moi. De sonder ma caverne. De faire face à mes noirceurs. D’exorciser mon Mister Hyde. De m’éloigner des supercheries. De ne plus me faire influencer par les stéréotypes à la télé où la vie illusoire des téléromans nous infecte au lieu de nous laver avec des dictons comme « le gazon est toujours plus vert chez le voisin ». Attache ta tuque parce que moi je tonds la pelouse de mes voisins. Pour vingt piastres. » Voilà certainement un des éléments qui fait que Mael, malgré deux tentatives de suicide, ne passera jamais à l’acte : elle a le sens de l’autodérision. Quoique le plus important reste le lien familial. L’enfant, qui deviendra femme, comprend avec le temps que, malgré le mal de vivre commun avec ses amis, elle a une famille qui est là pour elle. Alors que ceux qui réussissent dans leur suicide ont souvent des parents déjà fragiles, absents ou incapables d’écouter la détresse de leur enfant. Et si Mael, à 14 ans, est capable d’écrire : « J’ai trois choix devant moi : 1. Je me tue. 2. Je tue mon père. 3. Je fugue et pars le plus loin possible. », elle pourra dire, plus vieille : « Mon père me le dit souvent que ce n’est pas évident d’être parent. C’est une game à deux! Tu m’aides et je t’aide. » Quand elle découvrira son père, effondré, après le suicide de son filleul, elle évoquera avec tendresse ce moment difficile : « Mon père me berce sur la chaise dans notre salon, il a les yeux si rouges. Il était le parrain de Frank. Sa voix est enrouée, il me dit combien il nous aime, ma soeur et moi. Il nous supplie de ne jamais faire quelque chose comme ça. Il nous dit que si jamais on a un problème, de lui parler, qu’on peut lui faire confiance… » C’est une des belles choses à lire dans Génération pendue, l’évolution de la relation entre une fille et son père, de conflictuelle à 14 ans, à aimante et complice dans la vingtaine. Un témoignage plein d’espoir pour chaque père qui voit son ado le rejeter, alors que quelques années plus tôt elle le vénérait.

L’omniprésence du fleuve

Mael souffre de voir un à un ses amis et les membres de sa famille disparaître. Elle nous fait part de son incompréhension, de sa colère de ne pas avoir réussi à sauver celui ou celle qui s’est enlevé la vie. Et toute cette souffrance, elle la vit dans une région éloignée de tout, où l’ennui est le lot de tous, la Côte Nord. Une région dont elle dit qu’il est certainement une des causes du problème.

Pourtant, ce fleuve majestueux et omniprésent est une autre beauté de Génération pendue. Le fleuve se respire, se mange, on s’y baigne sans cesse, on y vogue, on s’y embrasse et plus encore. La mise en scène du fleuve autour du drame est si réussie qu’on se dit qu’on ne peut pas avoir envie de mourir dans un tel endroit. Finalement, Génération pendue est un formidable mode d’emploi pour comprendre les adolescents en détresse, parce qu’il faut prendre le temps de les écouter pour les sauver d’eux-mêmes et de nous. Génération pendue Myriam Caron Leméac, 2011, 208 p.

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