24 janvier 2013
Ana Luisa Iturriaga sous les projecteurs
Par: Le Courrier

C’est par amour pour un Québécois qu’elle est venue au Canada en 1982 et par amour pour le Québec qu’elle est revenue quelques années plus tard, quittant définitivement son Mexique natal. Détentrice d’un baccalauréat en géographie avec une spécialité en mouvement migratoire obtenu à Mexico et Montréal, Ana Luisa Iturriaga a consacré les 25 dernières années de sa vie à l’immigration au Québec, se faisant ambassadrice des nouveaux arrivants. Elle contribuait déjà avec Forum 2020 depuis 2008 lorsqu’elle a pris la direction de l’organisme, il y a deux ans.

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À quoi ressemble le portrait de l’immigration à Saint-Hyacinthe?

À partir de 1999, Saint-Hyacinthe accueillait surtout des réfugiés. Puis, en 2003, le gouvernement a mis en place un plan de régionalisation de l’immigration, pour faire valoir les régions auprès de ceux qu’on appelle des « immigrants économiques ». Ce sont des professionnels, souvent très qualifiés, qui sont sélectionnés et qui viennent ici à la recherche d’un emploi. Depuis 2010, le mandat de Forum 2020 est concentré sur l’immigration économique. Un consortium d’acteurs de la région a dit : « faites ce qu’il faut pour améliorer les conditions d’accueil et allez recruter ceux dont les entreprises maskoutaines ont besoin ». Ça veut dire qu’on n’amène pas n’importe qui à Saint-Hyacinthe. On fait le choix de ceux qui vont être un atout. C’est un projet unique au Québec. Nulle part ailleurs une communauté a choisi de se regrouper pour financer un programme ciblé d’immigration.

Qu’est-ce qui attire les immigrants à Saint-Hyacinthe?

Les gens qui viennent faire la visite tombent en amour avec la ville, surtout parce qu’elle est belle, propre et sécuritaire. Mais, ce qui attire un immigrant économique, c’est un bon emploi dans son domaine. Il faut comprendre que la clé en immigration, c’est le milieu des affaires. C’est pour cela qu’il faut faire des activités qui permettent aux employeurs d’entrer en contact avec les candidats immigrants. Au début, je me faisais raccrocher la ligne au nez par les dirigeants. Aujourd’hui, ce sont eux qui nous contactent lorsqu’ils embauchent où lorsqu’ils cherchent un employé spécialisé. Ils font confiance au sceau de qualité Forum 2020.

Vous nous vendez bien, mais vous n’habitez pas à Saint-Hyacinthe vous-même.

C’est vrai! Je me suis enracinée ailleurs avec ma famille depuis tellement longtemps. On m’avait demandé si j’envisageais déménager avant de m’engager, mais avec le lieu de travail de mon mari, c’était un divorce forcé! Par contre, je me sens Maskoutaine. Avec les Maskoutains, une fois qu’on brise la glace, une fois qu’on s’est fait adopter, on a des amis pour toujours. Et comme par magie, les portes s’ouvrent partout. Par ailleurs, toute l’équipe de Forum 2020 habite à Saint-Hyacinthe. C’est une équipe exceptionnelle de Maskoutains et de néo-Maskoutains.

La semaine dernière, on apprenait qu’une famille mexicaine qui s’était installée chez nous pourrait être expulsée du Canada. Comment réagissez-vous à cette nouvelle?

Ils ne sont pas les premiers, malheureusement. Au moins deux autres familles de Mexicains qui habitaient Saint-Hyacinthe ont dû partir récemment parce que leur demande d’asile a été refusée. La famille Pavon est une fierté dans la communauté. C’est une famille qui s’est rendue importante pour Saint-Hyacinthe. Je pense que les critères d’évaluation des demandes d’asile devraient tenir compte des efforts d’intégration. On devrait tenir compte des emplois qu’ils ont trouvés, de la langue qu’ils ont apprise, des taxes qu’ils ont payées et de leur implication dans la communauté. On connaît des familles du Mexique qui ont obtenu leur permis à la toute dernière minute, grâce à la pression populaire. Il faut que les médias en parlent, qu’ils dénoncent que cela puisse se produire. Mais c’est délicat. C’est politique.

Comment décrivez-vous une immigration réussie?

L’immigration réussie, c’est quand la personne prend ses responsabilités envers sa région, son entreprise et son milieu. On peut bien attirer la planète entière, mais si aucun lien ne se tisse avec le milieu, on ne gardera personne. C’est correct de se rassembler entre immigrants : c’est humain! Mais il faut chercher à tisser des liens avec les Maskoutains. Dans une vision plus collective, l’intégration sera réussie quand notre milieu va voir les immigrants comme des citoyens à part entière. Quand ils n’auront pas toujours à justifier d’où ils viennent et pourquoi ils sont là. Actuellement, on imagine les immigrants dans des postes techniques, mais jamais dans des postes de gestionnaires. Quand les Maskoutains vont accepter que ce soit un Mohamed qui dirige, quand on va engager quelqu’un pour ses compétences plutôt que parce qu’il est immigrant, on aura réussi. Vous savez, des immigrants qui sont propriétaires d’entreprise et qui embauchent des Maskoutains, ça existe déjà.

Est-ce que c’est rentable pour une région d’investir en immigration?

L’investissement que fait le milieu maskoutain n’est pas gaspillé. Saint-Hyacinthe a eu la lucidité de se rendre compte avant les autres que la région, économiquement stable et attrayante, pouvait tout perdre si elle ne renouvelait pas sa main-d’oeuvre. On parle d’économie, oui, mais aussi des écoles et des services. Les acteurs d’ici ont choisi de se positionner rapidement et solidairement. C’était innovateur. L’an passé, avec un budget de 320 000 $, dont 200 000 $ viennent du consortium, on a accueilli 130 familles pour environ 265 immigrants au total. C’est ambitieux, mais réaliste de croire qu’on pourra attirer jusqu’à 600 immigrants par année dans un avenir rapproché.

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