9 avril 2020
Forum
Chapeau!
Par: Le Courrier

À la dérobée, je l’observe. Lors de mes trois dernières visites à l’épicerie de mon quartier, elle est au poste, comme caissière. Trop affairée pour lever les yeux, concentrée à la tâche, la pression d’aller vite et bien dans ces drôles de semaines qui se succèdent comme des « rushs » sans fin de temps des Fêtes pour nos supermarchés, mais en plein printemps confiné.

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Mon étudiante scanne des articles sur le tapis convoyeur, encore et encore. Forcément, elle côtoie des centaines et des centaines de clients par jour en plus de ses collègues. L’épicerie ressemble à une immense ruche bourdonnante chaque fois que j’y mets les pieds. Les plaques de plexiglas, censées protéger un peu plus les caissières, se font attendre. Mon étudiante est tout juste adulte; je la trouve tellement exposée. Pour peu financièrement.

Je me suis retenue d’aller lui parler, de la remercier, car si, comme des centaines d’autres cette journée-là, je peux remplir mon panier d’épicerie et retourner cuisiner à la maison pour les miens, c’est grâce à elle et ses collègues, qui rentrent à la job, quand même. Ça ne m’empêche pas d’avoir une inquiétude diffuse pour elle. Vraisemblablement, elle ne fait pas partie de ceux qui vivent la crise du coronavirus à l’abri, au chalet, sans trop d’exposition.

Et puis, après mes courses à l’épicerie, je dois arrêter à la pharmacie du coin. Tiens, les consignes viennent de se resserrer, me dis-je quand une autre étudiante m’accueille dès l’entrée, en me posant les questions de vérification d’usage en ces temps de COVID-19 et en s’assurant que je me désinfecte les mains. C’est elle qui filtre les clients au pas de la porte, juchée sur un petit tabouret de longues heures durant. Elle n’a ni gants ni masque, et le portique d’entrée ne fait même pas deux mètres… On repassera pour respecter à la lettre les recommandations du bon Dr Arruda.

Puis, à l’intérieur, je me doutais que j’allais le croiser, cet étudiant sympathique et jovial à qui j’enseigne depuis deux sessions. Il m’assaille de questions à propos de la reprise des cours au cégep en enseignement à distance. Il veut savoir, il est inquiet pour sa session, pour la suite des choses. Je fais de mon mieux pour lui répondre, je lui transmets les infos que nous, enseignants, avons reçues. Et mes réponses, floues et parcellaires, bien malgré moi, suscitent autant de nouvelles questions.

Pendant que nous échangeons, mes yeux se posent sur un gros macaron jaune éclatant qu’il porte sur son uniforme de travail où il est écrit quelque chose comme : « Gardez vos distances avec moi ». Je ne peux m’empêcher de penser que son macaron est une bien mince protection dans son quotidien à la pharmacie.

Je m’apprête à commencer l’enseignement à distance à 140 étudiants, répartis dans cinq groupes, dans ce qui sera une expérience inédite, hors sentiers battus. Au bout de la connexion Internet qui nous unira se retrouveront mes étudiants, mais aussi, en même temps, une caissière, une commis, un emballeur, un livreur, qui ont tous leurs histoires et leurs réalités. Je redoute que certains tombent malades.

Paradoxalement, même s’ils seront plus loin que jamais physiquement, dans des salles de classe on ne peut plus virtuelles, c’est dans une atmosphère très humaine que je souhaite leur enseigner, puis terminer avec eux cette session qui ne ressemble à aucune autre. Et j’en profite ici pour les remercier chaleureusement, car beaucoup contribuent à maintenir ce que nous nommons les services essentiels. Ne l’oublions pas.

Marijo Demers, Saint-Hyacinthe

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