1 avril 2021
Forum
Facebook, une guêpe parasitoïde
Par: Le Courrier

Quelle est la valeur des contenus médiatiques pour Facebook? Elle serait nulle, selon les dires de Kevin Chan, grand patron de Facebook au Canada. Pendant ce temps, les médias écrits et télévisuels traditionnels ont de grandes difficultés à boucler leur budget alors que Google et Facebook accaparent la part du lion des revenus publicitaires. Cette tendance lourde n’augure rien de bon pour l’avenir, car beaucoup d’internautes, surtout au sein de la jeune génération, vont chercher leurs infos sur Google et Facebook.

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Présentement, l’Australie a adopté une loi qui oblige désormais Google et Facebook à rémunérer les organisations médiatiques pour les nouvelles que ces dernières ont générées. Pour Facebook, les nouvelles n’auraient aucune valeur, mais sont seulement un appât pour attirer une clientèle vers ses publicités. En vertu de cette loi australienne, les nouvelles ne seraient plus gratuites pour les émules de M. Zuckerberg. Comme moyen de chantage pour faire plier ce gouvernement, Facebook a sorti l’arme nucléaire; on ne vous publie plus! Si le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, décide d’aller dans la même direction, le Canada pourrait être sa prochaine cible.

Devant la levée de boucliers, Facebook serait possiblement prêt à faire des concessions mineures. Mais est-ce que ce compromis obligera les géants du web à payer le contenu journalistique à sa juste valeur? À long terme, est-ce qu’une presse libre et diversifiée aura les revenus nécessaires pour accomplir sa mission?

L’information n’est pas un bien comme les autres. Cette dimension essentielle à une démocratie doit être solide. Les faits doivent être contre-vérifiés pour faire obstacle aux rumeurs et aux fausses nouvelles. Une diversité d’opinions et de points de vue doit être exprimée pour que les citoyens puissent comprendre les enjeux. Est-ce qu’une compagnie privée, étrangère de surcroît, peut imposer une censure?

Présentement, la cyberintimidation et les messages haineux sont un fléau. De plus, on se souviendra que l’ex-président Trump utilisait Tweeter pour lancer toutes sortes de faussetés incluant le fait que les élections du 3 novembre 2020 avaient été truquées. QAnon diffusait des théories complotistes farfelues. Il faut mettre de l’ordre dans ce fouillis! Mais qui doit décider ce qui est inacceptable et, par conséquent, doit être supprimé? Voilà la question-clé!

Après la tentative du coup d’État du 6 janvier 2021, les grands de l’internet ont retiré les comptes de M. Trump et de QAnon. Mais il faut se rappeler que ces compagnies privées ont censuré M. Trump seulement après la déchéance médiatique de celui-ci; en d’autres mots, après qu’il ne leur rapportait plus de gros sous ainsi qu’une grande visibilité.

Cette censure par des compagnies privées dépasse nettement l’aspect politique et économique de la question. Qu’arriverait-il si ces compagnies, qui n’ont de compte à rendre à personne, sauf à leurs actionnaires, décidaient de mettre une cause légitime sur leur « liste noire »?

Imaginons que M. O’Toole, candidat au poste de premier ministre, mette à exécution la menace qu’il a proférée, durant le blocus ferroviaire de l’hiver 2020, de « criminaliser » les efforts de manifestants et d’activistes qui tenteraient de faire fermer des infrastructures importantes. Qu’arriverait-il si le lobby pétrolier, avec la complicité de certains politiciens, faisait un « deal » derrière des portes closes avec Google et Facebook pour que la lutte aux changements climatiques soit déclarée « acte criminel », donc qui doit être supprimée?

Si ces compagnies peuvent faire un geste politique en supprimant le compte de M. Trump, est-ce qu’elles pourraient déclarer un parti politique indépendantiste « illégal », que ce soit en Catalogne, en Écosse ou au pays, par exemple le Wexit albertain, le Bloc québécois, le Parti québécois ou Québec solidaire?

La liberté de presse, soit! Que l’on respecte les faits vérifiables, soit! Qu’on sanctionne les calomnies, soit! Mais que deux ou trois compagnies privées puissent mettre nos libertés fondamentales en péril, en plus de faire chanter les gouvernements de l’Australie et du Canada, cela dépasse l’entendement. Seuls les tribunaux peuvent encadrer la liberté de presse.

En accaparant le contenu et les revenus publicitaires de tous les médias, Facebook agit comme une guêpe hyménoptère qui pond ses œufs dans sa proie sans la tuer sur le coup; mais la mort de la proie est inévitable. Toute compagnie qui veut parasiter et détruire l’ensemble des médias de la planète doit être mise au pas. « Big Brother » frappe à notre porte!

Gérard Montpetit, La Présentation

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