7 mai 2020
Éditorial
La nostalgie
Par: Martin Bourassa

Petite confidence d’entrée de jeu : je suis un grand nostalgique dans la vie de tous les jours. Je ne vis pas dans le passé pour autant, mais j’aime me plonger dans mes souvenirs et les revisiter. Sans pour autant chercher à les magnifier.

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Pour prendre la réelle mesure de la pandémie actuelle et de ses effets, il peut être intéressant de remonter dans le temps. Et de valider nos propres souvenirs et perceptions avec des gens qui y étaient. Quand on voit le réseau de la santé peiner à s’organiser, à contenir et à venir à bout du coronavirus, quand on constate la désorganisation sur le terrain et la situation extrême dans les centres d’hébergement de soins de longue durée, on ne peut faire autrement que de se demander comment nous en sommes arrivés là. La pandémie a-t-elle été un accélérateur ou un révélateur de quelque chose? L’aboutissement logique ou illogique d’années de laisser-aller ou de mauvais choix politiques?

Ils sont plusieurs à blâmer la réforme Barrette et à accuser sa fameuse Loi 10, celle qui a centralisé les opérations, regroupé et fondu ensemble des établissements et fait disparaître des instances de décisions locales ou régionales. Si l’un des objectifs de l’ancien ministre libéral de la Santé avec sa réforme était de réduire la bureaucratie en abolissant et en fusionnant certains paliers administratifs, il semble que le bilan soit un échec percutant cinq ans plus tard.

Le week-end dernier, un dossier complet de La Presse+ faisait le tour de la question, exemples éloquents à l’appui. Le titre du dossier : Réseau de la santé : le mastodonte bureaucratique. Pour la réduction de la bureaucratie, on repassera. Cette réforme a surtout contribué à éloigner les instances décisionnelles des établissements et de la base citoyenne. Ce grand dossier des journalistes de La Presse+ était en parfaite concordance avec la grande entrevue que nous a accordée Jean Lemonde au sujet de la gouvernance et des structures dans le réseau de la santé québécois, régional et local. Elle a été publiée dans notre édition précédente sous le titre : L’imputabilité s’est perdue en chemin. Imputabilité, dans le sens de plus personne n’est responsable de rien. Encore moins l’artisan de la réforme Barrette qui estime que c’est la non-réélection des libéraux qui a torpillé sa réforme inachevée; en chemin, c’est-à-dire au fil des ans, au gré des essais, des erreurs et des réformes justement. Selon Jean Lemonde, tout n’était pas rose avant, mais la dernière réforme, celle qui lui a fait perdre son poste de président du Centre de santé et des services sociaux Richelieu-Yamaska après une bonne trentaine d’années à siéger à toutes les instances possible, a donné le coup de grâce à l’humanité du réseau. Humanité au sens très large du terme. Il n’y a plus de gens et d’administrateurs responsables localement, ni aucune sensibilité à rien. « Ce sont de grosses machines qui dirigent tout à distance. Il n’y a plus de conseils d’administration formés par des gens de la place à chaque endroit. Alors, quand tu diriges à partir de Longueuil, ça se peut que ça retrousse dans les bouts. »

Des bouts comme à Saint-Hyacinthe ou Sorel. Ou encore dans les CHSLD. Il s’en trouvera peut-être pour remettre sur le nez à Jean Lemonde la saga qui a failli conduire à la fermeture du Centre Andrée-Perrault de Saint-Hyacinthe en 2007. C’est sous sa présidence que cette aberration a failli se produire.

Cette intention d’abord ébruitée par LE COURRIER, puis par le syndicat, avait fini par soulever l’indignation et la population du même coup. Une manifestation monstre et des pressions soutenues sur les administrateurs et les politiciens de l’époque avaient fini par faire renverser la décision. Une grosse victoire citoyenne.

Si une telle saga devait se répéter en 2020, il n’est pas dit que le résultat serait le même. Encore faudrait-il être en mesure d’obtenir l’information. Il n’y a plus d’assemblées mensuelles du conseil d’administration à Saint-Hyacinthe, sinon deux ou trois par année, en rotation à travers le Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie-Est (CISSSME). Les ordres du jour et les procès-verbaux, oubliez cela. Et dans la mesure où un groupe voudrait contester une décision et monter aux barricades, encore faudrait-il les trouver et s’y rendre! À l’époque de Jean Lemonde, plusieurs administrateurs étaient des gens de la place, des gens que l’on pouvait croiser dans la rue et reconnaître. Des gens qui n’étaient pas insensibles aux critiques et à la grogne populaire.

En 2020, personne à Saint-Hyacinthe ne sait que le président du CISSSME se nomme Mario St-Cyr et à quoi il ressemble. On le dit toutefois expert en gouvernance. Alors, quand Jean Lemonde affirme que l’imputabilité s’est perdue en chemin, on se dit qu’elle doit être quelque part entre Longueuil et Acton Vale. À Saint-Bruno peut-être…

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