6 juin 2019
L’apiculture de demain, avoir la piqûre… de sauver la Terre?
Par: Le Courrier

Les pollinisateurs remplissent un rôle essentiel pour le maintien de la biodiversité et de la productivité agricole. Ils constituent aussi un indicateur de la santé d’une région donnée et de l’état de sa biodiversité. La santé environnementale du territoire est donc un aspect des plus importants pour les apiculteurs et la biodiversité de leur région assure la survie de leur métier. Photo Hugues Vanier | MRC des Maskoutains ©

Yves Gauvin et Hugues Vanier. Photo Hugues Vanier | MRC des Maskoutains ©

En collaboration avec la MRC des Maskoutains, Le Courrier présente une série d’entrevues réalisées avec une dizaine de producteurs agricoles qui ont participé à la 2e édition du projet Le photographe est dans le pré. Ils étaient jumelés avec des photographes du Club Photo Saint-Hyacinthe. Par leurs images, ils devaient valoriser le travail de ces agriculteurs qui s’appliquent à préserver la biodiversité de leur milieu de vie et de travail. Yves Gauvin a accueilli chez lui le photographe Hugues Vanier.

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Yves Gauvin pratique l’apiculture depuis 55 ans. Ce sont maintenant ses deux fils qui gèrent l’entreprise familiale, ce dont il est très fier. À présent, M. Gauvin s’occupe moins des ruches, mais il aide à la réparation des équipements. Il n’a pas d’attente concernant l’avenir de ses petits-enfants, mais entretemps, il leur montre concrètement l’utilité des abeilles dans la nature. C’est une manière de leur prouver que l’entreprise bâtie par les Gauvin sur trois générations a encore de l’avenir.

Quelles actions avez-vous posées pour améliorer la biodiversité sur le territoire?

La biodiversité, M. Gauvin la voit en relation avec les abeilles. Quand il a commencé en apiculture, il y avait une multitude de fleurs servant de nourriture principale pour l’abeille. Maintenant, il faut compléter avec des substituts de pollen. « Dans une bleuetière, le plus souvent, on retrouve uniquement des fleurs de bleuets. Ce n’est pas un pollen complet pour les abeilles. »

Très souvent, les apiculteurs ne sont pas propriétaires des terrains utilisés. Yves Gauvin suggère d’installer entre les rangs de cultures des plantes florales qui vont aussi fixer l’azote. « Je pense que ça fait partie de notre rôle de discuter avec l’agriculteur pour trouver des méthodes gagnantes. »

Aux acériculteurs, M. Gauvin conseille de ne pas couper les arbres utiles pour leurs fleurs comme les tilleuls, par exemple. Il propose de préserver les ronces et les fleurs sauvages dans les clairières et autour des boisés.

Yves Gauvin a aussi fait partie d’un comité pour la sauvegarde des pollinisateurs. Il a dû faire valoir son point de vue auprès des compagnies qui influencent l’agriculture d’aujourd’hui. Il mentionne qu’il est nécessaire de promouvoir les intérêts des apiculteurs au moment de modifier la génétique d’une plante pour éviter la perte du gène mellifère. « Je suis là pour rappeler que les apiculteurs existent et qu’ils ont des solutions à proposer. »

Pour améliorer la collaboration avec le milieu agricole, Yves Gauvin a participé aux démarches qui ont mené, en 2016, à la création de la Chaire de leadership en enseignement en sciences apicoles, à l’Université Laval.

Quels bénéfices tirez-vous de vos actions?

« Pour notre entreprise, plus il va y avoir de biodiversité, plus les abeilles vont être en santé. La carence alimentaire fait que notre abeille vit moins vieille. Cela a un impact financier parce que les derniers jours de vie de l’abeille sont les plus rentables. » Il est convaincu que, lorsque les apiculteurs incitent les chercheurs à créer des intercalaires à fleurs, ça profite à tous.

Comme l’agriculteur achète ses semences de compagnies responsables, M. Gauvin pense qu’en démontrant à ces compagnies la valeur de l’industrie apicole, on reçoit de l’écoute et une compréhension de l’apiculture comme faisant partie de la solution. « On voudrait aussi sauver les insectes indigènes, mais on a moins de pouvoir là-dessus, sauf que le jour où les abeilles vont vivre mieux, les autres pollinisateurs vont aussi se porter mieux. C’est pour ça qu’on parle de biodiversité. »

Comment peut-on avoir un rendement optimal tout en protégeant l’environnement?

« Moi, je ne suis pas là pour dire aux agriculteurs comment opérer leur entreprise. La seule affaire que je peux dire aux agriculteurs, c’est que s’ils pensent à leur santé, ils vont redéfinir c’est quoi le rendement potentiel. Est-ce que c’est au détriment de leur santé, au détriment de leurs enfants, au détriment de la terre ou bien si on va en tenir compte? Il faut aussi définir ce que sont la richesse et les rendements. Moi, ça fait trois étés que je passe avec mes petits-enfants dans mes ruchers. Ça vaut plus cher que tous mes autres rendements. »

M. Gauvin s’interroge sur le coût réel, pour l’agriculteur, de la dernière demi-tonne de rendement supplémentaire qu’il va aller chercher à l’hectare et dans quel but.

Avec comme objectif d’aider à la fois l’agriculture, l’apiculture et la biodiversité, il proposerait plutôt des incitatifs pour les agriculteurs comme une subvention qui permettrait d’allouer un certain pourcentage des terres en biodiversité.

Comment voyez-vous l’agriculture du futur en lien avec la protection de l’environnement?

M. Gauvin trouve qu’à son âge, l’avenir est plus difficile à visualiser, mais il est confiant. « On a une belle jeunesse qui a intégré l’habitude du recyclage. » Il pense qu’avec la nouvelle agriculture, les engrais chimiques et les pesticides seront limités. Les centres de recherche comme le CEROM, l’ITA et le CRSAD apportent un espoir de remplacer un jour les produits chimiques par des plantes à fleurs. « Je crois que l’avenir de l’agriculture devrait passer par l’intercalaire. »

Il constate que le scandale de l’agronome congédié par le ministre pour avoir révélé des informations compromettantes a eu pour conséquence positive une semaine de conscientisation aux pesticides à travers le Québec. « Quand c’est politique, la seule manière de changer, c’est la sensibilisation des élus par les consommateurs. De toute façon, si on ne change rien, on est en train de tuer la Terre. » Et il rajoute : « Moi, j’ai encore la piqûre! »

Par Micheline Healy

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