11 avril 2013
Le jour où l’abbé Antoine Girouard s’est retourné dans sa tombe
Par: Le Courrier

Je me souviens de ma première journée comme élève au Séminaire de Saint-Hyacinthe. La visite des lieux avait nécessité une bonne partie de cette journée, la chapelle Saint-Antoine de Padoue ayant été pour moi, pourtant athée, une révélation. La grande bibliothèque des prêtres sentait le vieux livre, elle contenait tellement d’artéfacts intéressants dont un exemplaire original du Droit civil sous Louis XV de 1755 qui m’avait grandement impressionné.

Le musée du Séminaire, avec quantité d’animaux empaillés, la machine à rayons X utilisée par Marie Curie et plusieurs autres articles des plus intéressants, avait capté mon attention au point que je n’ai pu m’empêcher d’y retourner à plusieurs reprises, malgré les interdictions répétées. Je me souviens d’enseignants soucieux de ma réussite et de mon éducation. Des enseignants disponibles, motivés et compétents. Robert Duval, en éducation physique, m’a permis de dépenser une énergie qui, autrement, aurait servi à faire fâcher mes autres enseignants! Jacques Ostiguy m’a fait découvrir la magnifique histoire du Séminaire, tout en étant d’une patience infinie avec mes déboires musicaux. Je me souviens de tuteurs qui assuraient un suivi serré quant à mes résultats académiques et mon comportement pas toujours approprié. À l’époque, je n’ai pas toujours apprécié, ni même compris. Aujourd’hui, avec un recul de plus de 30 ans, je comprends et j’apprécie ce que ces gens ont fait pour moi. Et je les en remercie. J’ai été très surpris de l’annonce faite de l’intégration du Collège Antoine-Girouard à la Commission scolaire de Saint-Hyacinthe. Encore plus surpris de constater que plusieurs considèrent cette nouvelle comme étant positive, ou à tout le moins un moindre mal que la fermeture définitive de cette institution deux fois centenaire. Parce que le Séminaire de Saint-Hyacinthe est justement une institution, au sens propre et au sens figuré. Deux cents ans ce n’est pas rien. Plusieurs grands personnages y ont étudié, et il est impossible de dissocier l’histoire du Séminaire et celle du Québec des 19 e et 20 e siècles, voire de celle du Canada. J’ai pris connaissance des réactions à cette nouvelle de messieurs Denis Poitras et Claude Tétreault parues dans les pages du Courrier. M. Poitras nous fournit des informations très intéressantes sur les dessous de l’histoire du Séminaire depuis les années 1980. Quant à lui, M. Tétreault pose des questions pour le moins pertinentes sur les difficultés financières qui ont amené le Collège Antoine-Girouard à chercher le secours de la Commission scolaire de Saint-Hyacinthe. Comment expliquer que dans une ville hébergeant trois écoles secondaires privées, deux ne rencontrent aucune difficulté financière, aucune difficulté à recruter de nouveaux élèves et que la plus vieille école, la plus prestigieuse, celle qui avait pour devise un passé garant de l’avenir en soit rendue à un tel cul-de-sac financier? Comment se fait-il que le Collège Saint-Maurice ait délibérément choisi une approche élitiste, et ce, uniquement avec une clientèle féminine, et soit en excellente santé financière? Pour le moins ironique : le Séminaire a été un facilitateur important de la naissance du Collège Saint-Maurice en 1876. Et comment expliquer que l’École secondaire Saint-Joseph accueille plus de 1 300 élèves alors que le Collège Antoine-Girouard peine à en accueillir plus de 500? À l’évidence, deux écoles ont fait les bons choix et une autre a pris de mauvaises décisions. Je n’ai rien contre l’école publique, j’y ai même enseigné avec plaisir. Mais je crois également en la pertinence de l’école privée et dans l’importance du rôle qu’elle joue au sein de la société québécoise. Je crois également dans la pertinence de conserver des institutions ayant un passé riche et des racines solides dans un monde qui vénère beaucoup trop la nouveauté, qui préconise beaucoup trop le changement pour le simple changement. Quand on dirige une institution deux fois centenaire, on est le conservateur d’une tradition, d’un passé qui ne peut et ne doit pas disparaître. Quand on lit L’Histoire du Séminaire de Saint-Hyacinthe écrite par le chanoine Choquette en 1911, on comprend à quel point l’abbé Antoine Girouard s’est battu admirablement pour son école. On comprend également que la suite des choses a été possible grâce à l’acharnement de gens motivés et convaincus, des gens qui ont cru en leur mission et la pertinence de celle-ci. Des gens qui ont su assurer la pérennité d’une oeuvre importante en acceptant d’évoluer, en acceptant le changement lorsque nécessaire et en ayant une juste vision de l’avenir. L’abbé Girouard s’est certainement retourné dans sa tombe.

Stéfan Marchand

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