14 novembre 2019
La journaliste maskoutaine Magalie Lapointe dévoile Le Diable de la Côte-Nord
L’enquête devenue quête
Par: Maxime Prévost Durand

La journaliste maskoutaine Magalie Lapointe (à droite) fait paraître un premier livre, Le Diable de la Côte-Nord, une enquête qu’elle a menée au sujet du père oblat Alexis Joveneau concernant les abus qu’il a fait vivre à toute une communauté innue. On la voit en compagnie de Marie-Christine Joveneau, la nièce du père oblat, qui a elle-même été victime de ces abus. Photo François Larivière | Le Courrier ©

Perçu comme un dieu à l’époque, le père oblat Alexis Joveneau incarnait plutôt le diable. C’est du moins ce qui ressort du livre d’enquête Le Diable de la Côte-Nord, écrit par la journaliste maskoutaine Magalie Lapointe en compagnie de David Prince, dans lequel sont révélées les agressions sexuelles commises par le défunt homme de foi et surtout l’emprise qu’il avait sur des communautés innues.

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À travers cette enquête, on apprend que les agressions du père Joveneau ont été posées tant sur des enfants que sur des femmes et des hommes. En tout, la Maskoutaine a recensé tout près d’une cinquantaine de victimes, bien qu’il y en aurait sûrement eu plusieurs autres.

« De voir qu’une personne narcissique a pu avoir autant de pouvoir sur des gens aux profils différents, de voir après autant d’années le mal qu’une seule personne a pu faire, c’est inhumain », s’exclame Magalie Lapointe, en entrevue avec LE COURRIER.

Elle dépeint aussi l’emprise psychologique, voire monétaire, qu’il avait sur toute une communauté innue, principalement à Unamen Shipu et à Pakuashipi, dans le nord-est du Québec. Et même plus de 27 ans après sa mort, les blessures sont encore vives.

« Un curé qui agresse, ce n’est malheureusement pas nouveau dans notre histoire, ce n’est pas ce qu’on apprend dans ce livre. Ce qu’on apprend, c’est que cet homme-là se pensait tellement au-dessus de tout le monde qu’il mettait tout ça par écrit, affirme Magalie Lapointe, qui a consulté d’innombrables documents d’archives pour cette enquête. On était capable de tout corroborer [avec les témoignages des victimes] et de dire “on vous croit” parce qu’on avait les preuves. »

Les balbutiements de cette affaire avaient été dévoilés durant les audiences de l’Enquête nationale sur les femmes et filles autochtones disparues et assassinées, où les premières victimes du père Joveneau ont parlé. Le travail de Magalie Lapointe a toutefois permis de constater que les victimes se comptaient par dizaines.

Les heures n’ont pas été comptées pour mener à terme cette enquête de longue haleine. « J’ai tout mis de côté : mes enfants, mon conjoint, mes passions. C’était devenu une quête et je voulais arriver à la fin. »

Un travail de longue haleine

Pour ce livre, la journaliste à l’emploi du Journal de Montréal s’est rendue à trois reprises à Unamen Shipu, à plus de 17 heures de route de Saint-Hyacinthe (dont une partie en motoneige), puis une fois à Pakuashipi, encore plus loin. Elle y a fait du porte-à-porte pour en apprendre plus sur Alexis Joveneau. C’est à ce moment que d’autres victimes ont brisé le silence.

« [La première fois que je suis allée à Unamen Shipu], j’étais là 10 jours. Je débarquais là-bas et c’était maintenant que ça se passait. J’en ai vu qui frappaient tellement fort de rage et de colère [en me parlant]. Je me disais “cette personne vient de se libérer pour la première fois et elle ne savait pas que ça allait être aujourd’hui”. Ce travail-là m’a transformée. »

En se rendant sur place, Magalie Lapointe souhaitait finalement donner une voix aux victimes, qui n’avaient jamais eu l’opportunité d’en parler. « Ils sont tellement isolés. À qui veux-tu qu’ils en parlent? »

Une gestion de crise a été nécessaire à Unamen Shipu après que le silence ait été brisé. Travailleurs sociaux, psychologues et autres ressources humaines ont été déployés sur le terrain. Cela a toutefois été éphémère. « C’est correct de gérer une crise pendant une semaine, mais pourquoi on ne continue pas [à leur fournir de l’aide]? », se questionne la Maskoutaine.

Des abus contre sa propre nièce

L’un des témoignages principaux du livre vient de la nièce du père oblat, Marie-Christine Joveneau, qui a elle-même été agressée. Originaire de la Belgique, comme son oncle, elle avait passé un an à Unamen Shipu dans une volonté de découvrir la culture innue. C’est plutôt l’enfer qu’elle y a découvert.

Au fil de ses recherches, Magalie Lapointe a été dirigée vers Marie-Christine Joveneau, sans toutefois se douter que de telles révélations l’attendaient. Dès les premiers contacts, la Belge a parlé des abus dont elle a été victime, en plus de transmettre des lettres manuscrites que lui avait envoyées Alexis Joveneau lorsqu’elle avait réussi à sortir de ses griffes.

« Ça m’a vraiment libérée. C’est une page de ma vie qui se tourne et un grand saut thérapeutique dans mon cheminement », laisse tomber Mme Joveneau, venue de Belgique expressément pour le lancement du livre, qu’elle voit comme une forme de justice enfin rendue.

« C’est vraiment bien écrit. L’accent n’est pas mis sur tous les abus sexuels, mais plutôt sur l’emprise qu’avait Alexis Joveneau et le personnage démoniaque qu’il était. Ça permet aux victimes de comprendre pourquoi elles se sont laissé abuser par ce personnage et ça permet de se déculpabiliser », ajoute-t-elle, en saluant la grande humanité et la précision journalistique qui se dégage du livre.

Le Diable de la Côte-Nord est disponible en librairie depuis le 30 octobre. Une séance de rencontre et de dédicace en compagnie de la journaliste Magalie Lapointe se tiendra par ailleurs à la librairie L’Intrigue le vendredi 22 novembre.

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