23 mai 2019
Forum
Plaidoyer pour la laïcité et le respect des droits fondamentaux
Par: Le Courrier

Monsieur le Premier Ministre, par la présente, nous voulons vous exprimer notre position en regard du projet de loi 21. Si certains éléments du projet de loi apparaissent positifs comme l’énonciation des principes de laïcité, bien d’autres aspects s’avèrent problématiques comme une potentielle discrimination à l’égard de minorités déjà stigmatisées.

publicité

Des membres du Mouvement des travailleuses et travailleurs chrétiens du diocèse de Saint-Hyacinthe (MTC) considèrent que la laïcité constitue beaucoup moins une valeur qu’un aménagement de la société afin de garantir l’égalité, l’équité et la liberté de conscience. C’est pourquoi la neutralité ainsi que l’autonomie de l’État face aux diverses conceptions bonnes de la vie correspondent aux moyens d’atteindre ces mêmes finalités.

Nous nous préoccupons grandement de l’impact de ce projet de loi sur des personnes, particulièrement les femmes, qui en subiront potentiellement ses effets discriminatoires entre autres parce que certaines seront exclues de facto de certaines catégories d’emplois. Or, l’emploi demeure une clé maîtresse de l’intégration au sein de la société d’accueil.

Une interdiction de signes religieux au-delà des recommandations de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles va à l’encontre d’un principe raisonnable de neutralité, car elle porte un jugement a priori sur les symboles religieux en rejetant la multiplicité des interprétations. C’est également postuler que le seul fait de porter un signe religieux entrave un traitement impartial et favorise l’adhésion à une croyance religieuse. Aucune étude sérieuse n’en a démontré un quelconque incident de cette nature dans la fonction publique surtout dans une société sécularisée comme celle du Québec. L’étude de Bertrand Lavoie, La fonctionnaire et le hijab, démontre que les craintes à cet égard sont largement infondées.

Or, le projet de loi 21, dans sa facture actuelle, risque d’alimenter grandement les préjugés, les stéréotypes et les clichés en mettant l’accent sur la dimension religieuse de certains groupes minorisés. Il conforte le doute que des personnes, de par leur confession ou religion, rejettent nécessairement des valeurs comme l’égalité entre les genres, l’équité voire la séparation de l’État et des religions. Or, ce rejet, s’il y a rejet, de ces valeurs n’est pas l’apanage d’un groupe précis, mais peut traverser l’ensemble de la société y compris chez les francophones. De tels lieux communs, à l’égard des personnes minorisées, ajoutent des obstacles aux défis, déjà considérables, de l’intégration.

De plus, il est à rappeler que, certes, la démocratie représentative repose sur le pilier du vote d’une majorité de citoyen.nes, mais elle s’appuie tout autant sur un autre : l’État de droit. Or, l’État de droit, de par sa nature, équilibre le rapport entre la majorité et les minorités afin de corriger ce que Tocqueville nommait la « tyrannie de la majorité » et d’éviter ainsi que les personnes minorisées ne subissent une forme d’ostracisme, voire d’exclusion et même d’opprobre. C’est pourquoi soustraire le projet de loi 21, par les clauses dérogatoires et sans motif supérieur comme la protection de la langue française, mine, à terme, la vitalité de notre démocratie québécoise.

Compte tenu du caractère potentiellement discriminatoire et des risques de dérives (dont diverses formes d’agressions qui pourraient être dirigées envers les femmes musulmanes voilées) pouvant survenir dans la société civile à la suite d’une mécompréhension de la nature du projet de loi, nous, des membres du MTC du diocèse de Saint-Hyacinthe, demandons le retrait du projet de loi 21 ou à tout le moins une refonte substantielle en vue d’adopter réellement le type de laïcité préconisée par la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles.

Des membres de notre mouvement estiment que le type de laïcité qui y est exprimée favorise davantage l’intégration et facilite le dialogue entre les divers groupes de la société. Cela garantit ainsi le respect de la liberté de conscience, religieuse, du pluralisme, de l’égalité, de l’équité ainsi qu’une véritable justice sociale.

Jean-Pierre Roch, président, au nom du CA du MTC du diocèse de Saint-Hyacinthe

image