5 janvier 2012
Réda Ibrahim, un homme de coeur
Par: Le Courrier
Dr Réda Ibrahim

Dr Réda Ibrahim

Le cardiologue Réda Ibrahim est un fier produit maskoutain. Un fier produit du système scolaire public, aussi. En 2011, il a été le premier dans le monde à implanter une nouvelle prothèse cardiaque chez un adulte, récoltant honneurs et éloges. Pourtant, pendant qu’on l’applaudissait de toute part, ce qui lui faisait le plus plaisir, c’était la reconnaissance des gens d’ici.

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« Saint-Hyacinthe a toujours une place spéciale dans mon coeur », annonce-t-il en nous accueillant, l’oeil espiègle. Et en matière de coeur, on a affaire à un spécialiste.

Sa brillante – et pourtant si jeune – carrière à l’Institut de cardiologie de Montréal a été soulignée par la Commission scolaire de Saint-Hyacinthe, qui en a fait le premier membre de son cercle honorifique. Le Cégep de Saint-Hyacinthe lui a remis un doctorat honorifique pour son cheminement professionnel inspirant. Même La Presse et Radio-Canada en ont fait une Personnalité de la semaine en septembre.Deux mois plus tôt, le Dr Ibrahim et son collègue, le Dr Joachim Miró du CHU Sainte-Justine, ont été les deux premiers cardiologues à implanter une nouvelle prothèse permettant de refermer une brèche anormale dans une membrane du coeur sur deux de leurs patients. Ne nécessitant aucune chirurgie, la prothèse est introduite par un cathéter, un long tube qui se faufile dans les veines jusqu’au coeur. L’expertise des deux hommes en cathétérisme ne date pas d’hier, et elle a d’ailleurs influencé le choix de Montréal pour la tenue de ces premières mondiales chez l’enfant et chez l’adulte, le 27 juin et le 14 juillet. Mais cette fois, la prothèse permettait de refermer un trou situé à un endroit stratégique du coeur, au carrefour de structures importantes à la base même de la vie, rendant les interventions d’autant plus délicates.

Les humains avant les animaux

Né au Québec d’un père égyptien et d’une mère belge, le docteur Réda Ibrahim est cardiologue à l’Institut de cardiologie de Montréal depuis 2002.

Il ne vient pas d’une famille de médecins, mais plutôt de vétérinaires. C’est justement cette profession qui avait amené son père à choisir Saint-Hyacinthe il y a plus de quarante ans. « Moi j’ai choisi la médecine, parce que c’est plus facile. Une personne, ça peut dire où ça a mal, lance-t-il en riant avant d’avouer que son choix de carrière relevait davantage des relations humaines, auxquelles il carbure tous les jours. « J’ai besoin d’un contact avec le patient, de parler aux gens, de leur expliquer ce qui se passe. »Et on n’en doute pas une seconde. Le Dr Ibrahim est intarissable lorsqu’il s’agit de raconter sa dernière intervention en liste, avec un talent de vulgarisation qui donne une impression de facilité déconcertante à des interventions pourtant si minutieuses. Grâce aux avances technologiques, sa discipline permet désormais de réparer des orifices dans le coeur de patients alors qu’ils sont parfaitement éveillés. Mieux encore, les coeurs réparés attendent leur congé de l’hôpital, debout dans leur chambre en sirotant un café à peine 24 h après l’intervention qui changera leur vie.« Avant, pour le même genre de malformations, il fallait ouvrir le thorax et le coeur. On parlait de trois mois de convalescence au minimum et de cicatrices peu esthétiques. Parfois, la réparation ne tenait pas le coup et il fallait recommencer alors que les prothèses qu’on insère aujourd’hui sont garanties à vie, pièces et main-d’oeuvre! »

Le coeur maskoutain

De tout temps, Saint-Hyacinthe a été au coeur de la vie du cardiologue.

Même Jonathan, ce patient qu’il a opéré en première mondiale, était un fermier dont la famille habite la région maskoutaine.Jeune, le petit Réda a complété son parcours scolaire dans les écoles publiques, à Douville, à la Polyvalente Hyacinthe-Delorme, puis au Cégep de Saint-Hyacinthe, où il a rencontré son épouse Annie, en 1988. « Je suis très fier d’avoir fait mes études dans le système public. Je crois en nos écoles et je suis la preuve que ça fonctionne, que la chance est vraiment donnée à tout le monde de réussir. »C’est aussi avec l’équipe maskoutaine de water-polo qu’il s’est aligné pendant de longues et fructueuses saisons alors qu’il était adolescent. « C’est un fait méconnu, mais Saint-Hyacinthe a déjà été une puissance canadienne du water-polo, rappelle-t-il, tout sourire. On a remporté des championnats provinciaux et nationaux. Je me souviens que sur les tableaux de compétition, on voyait Montréal, Toronto, Calgary, Vancouver et… Saint-Hyacinthe. C’était incroyable! Personne n’en avait jamais entendu parler avant! »Dès son entrée à l’Institut de cardiologie de Montréal, le Dr Ibrahim a aussi travaillé à mettre en place un corridor de service avec l’Hôpital Honoré-Mercier pour transférer en urgence les patients qui présentent les signes d’un infarctus vers l’Institut, un projet fructueux qui a servi de modèle pour d’autres centres hospitaliers par la suite. Encore aujourd’hui, il visite régulièrement ses beaux-parents maskoutains, de fidèles lecteurs du COURRIER, avec sa femme et ses deux adorables petits bonshommes, Simon et Julien. Et de toutes ces années à grandir dans une communauté maskoutaine qui comptait les immigrants sur les doigts d’une main, le Dr Ibrahim ne retient que de beaux souvenirs. « Aujourd’hui je vois plus d’immigrants, mais à l’époque, on était sans aucun doute les seuls Ibrahim de la place! Pourtant, je ne me rappelle pas avoir été victime de racisme ou d’intimidation. Les gens ont toujours été très ouverts. » Il faut dire que le petit Réda n’étant pas musulman et ayant grandi avec l’accent québécois, il n’y avait que son nom et son teint basané pour trahir ses origines. Et cette différence, il l’a bien sentie alors qu’il complétait sa surspécialisation en cardiologie dans un hôpital universitaire de Harvard, à Boston. C’était un certain 11 septembre 2001. « En 2001, « Arabe » et « Al-Qaida », ça voulait dire la même chose. En Amérique du Nord, les gens ne faisaient plus la différence. Je me rappelle m’être dit ce jour-là que ma vie était finie. »Pourtant, son sourire chaleureux est demeuré aux yeux de ses collègues celui du petit Canadien au drôle d’accent québécois venu apprendre dans la cour des grands. Il était alors loin de se douter qu’il se retrouverait dix ans plus tard, presque jour pour jour, honoré sur toutes les tribunes pour l’excellence de son travail. L’excellence et la passion.

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